Cette semaine, mes lecteurs les plus exigeants me pardonneront d’adopter un format “bloc-notes” : plus expéditif et déjanté que le format “éditorial de fond”, il n’en est pas moins adapté à l’actualité. Morcelée, feuilletonnesque, la plupart du temps grotesque, l’actualité nationale récente n’a pas manqué de piquant. Je me permettrai donc d’ajouter mon “grain de sel”, selon la recette éprouvée du commentaire en rafale.

ÉLITE MULTICULTI. ”Élite”, c’est vite dit. Il est certain que l’on dit “élite” par courtoisie, et que si nous étions inspirés par la seule exactitude descriptive, nous parlerions en toute franchise de “mafia” multiculti. La mafia connue, dite “italienne”, infiltre les institutions officielles pour faire avancer son programme de développement.  Pas de focus group, chez elle, non plus que de team building et de coaching psychologique. Son programme, d’une rare poésie, se résume à une sentence de quatre mots, six syllabes et une rime : le profit à tout prix.  Aux poètes secrets de l’industrie de la construction, font écho les prosateurs besogneux et ressentimenteux de l’industrie de la déconstruction. Ils rédigent rapport par-dessus rapport, prescrivent plan d’action après plan d’action, obéissant pour leur part à la règle implacable de l’idéologie à tout prix. Bien entendu, la formule “à tout prix” doit être comprise dans sa double acception, les factures les plus traîtres étant souvent recto verso. À tout prix, car l’idéologie coûte cher en argent, mais à tout prix, aussi, parce que l’idéologie multiculti ne saurait être freinée dans son expansion, sous quelque prétexte que ce soit. Imaginez donc, le bon peuple a été stupéfait d’apprendre que la Commission Bouchard-Taylor avait coûté plusieurs millions de dollars. Il m’est d’avis que le bon peuple, en prévision de ses prochaines vacances, devrait troquer sa visite guidée de Cancun pour une visite guidée des officines universitaires, qu’il subventionne par ses taxes et impôts. Malgré les apparences, il serait tout à fait possible de rendre l’expérience conviviale. On rassemblerait pour l’occasion nos sociologues et experts patentés dans une salle spéciale, où seraient servis muffins et café, en attendant que la visite guidée — qui incluerait une fouille extensive des archives comptables des universitaires — ne soit complétée. Les visiteurs, confortablement installés derrière une vitre sans tain, seraient ensuite encouragés à jeter un coup d’oeil entomologique sur ces spécimens qu’ils entretiennent à grands frais.

La question qui tue : pourquoi entretenir des centaines de professeurs multiculti, alors qu’il serait possible de n’en garder qu’un seul ? Notez bien que je dis cela par charité, car personne n’ignore que la technologie nous permettrait, si nous le voulions, de construire un avatar virtuel de professeur multiculti, dans la bouche filandreuse duquel on pourrait placer, comme autant de fleurs artificielles dans un bol d’eau tiède, les mots fanés du discours ambiant. La jeunesse ipodée, la jeunesse branchée et twitteuse, à la recherche, par exemple, d’un complément pour un travail d’Éthique et culture religieuse, y aurait accès d’un clic, avec l’aval du Ministère de la Rééducation. La pensée officielle serait aussi disponible sous forme de blocs textuels, de sorte que les élèves de tous les niveaux, rompus à l’interactivité multi-tâches, pourraient exploiter comme il convient le potentiel transversal de la fonction “copier/coller”. En outre, pour maintenir l’illusion de la variété, ou de la “diversité”, une combinatoire complexe assurerait une certaine rotation des différents blocs. On le voit, il serait si facile d’économiser sur les ressources humaines existantes. Mais qui a dit que le service public devait être au service du public ? Leurs collègues inavoués de l’industrie de la construction s’autorisaient une majoration de seulement 30% sur les contrats octroyés ; or, les mafieux de la déconstruction exigent sans doute beaucoup plus, quoique selon des modalités différentes. La déconstruction, son nom le dit, se repaît de la manipulation des capitaux symboliques plutôt que matériels. Les deux secteurs partagent en tout cas une passion démesurée pour les chantiers interminables et effectivement jamais terminés. D’un côté, vous avez les chantiers d’asphaltage et de réparation d’égoûts, ce qu’on nomme travaux publics, et de l’autre vous avez des chantiers sociaux. Encore étonnant que, malgré tous ces chantiers en cours, le taux de chômage stagne à 9,5%.

Si l’on en croit les intellectuels-contremaîtres Marie McAndrew, Annick Germain et Daniel Weinstock, dont les commentaires ont été repris dans La Presse du 26 octobre, le chantier social de l’inter/multiculturalisme n’est pas prêt de s’arrêter. Quel que soit l’écoeurement des Québécois, qui sont obligés de financer un chantier dont ils ne veulent pas, les entrepreneurs de l’inter/multiculturalisme continueront imperturbablement leur travail. Les plans ont été dressés, les devis d’exécution expédiés : pour reprendre la formule consacrée, “il n’est pas question de retourner en arrière”. En réaction à un sondage hostile aux “accommodements raisonnables”, Marie McAndrew se félicitait de ce que la souveraineté populaire du peuple québécois soit neutralisée par les chartes, tandis qu’Annick Germain assimilait la réaction “tranchée” des Québécois à un repli identitaire. Daniel Weinstock, d’une arrogance surréelle, accusait de racisme larvé les défenseurs de l’égalité homme-femme, tout en admettant du même souffle vouloir forcer la “transformation des mentalités” en imposant aux Québécois une immigration de masse : “Quand Montréal comptera un aussi haut pourcentage d’immigrants que Toronto, ces questions [d'identité] ne se poseront plus avec autant d’acuité, a-t-il dit. Et encore moins quand on constatera qu’on n’a pas les moyens de se priver, par exemple, d’une infirmière, ‘hijab’ ou pas.” Réagissant à ces propos, Mathieu Bock-Côté avait tout à fait raison de souligner, dans La Presse de ce jeudi, le changement de registre dans le discours de l’intelligentsia multiculturaliste : “Pour une fois, dit-il, la langue de bois cède la place à une franchise qui permet d’apercevoir le caractère radical d’une idéologie en mauvais terme avec la démocratie libérale“, avant d’ajouter justement, en fin de texte, que le “multiculturalisme n’est plus seulement en contradiction avec l’identité nationale, mais également avec la démocratie libérale“. MBC dit ici l’essentiel : la critique du multiculturalisme ne concerne plus seulement les nationalistes traditionnels, préoccupés de la sauvegarde de l’identité nationale, mais tous ceux qui, en plus d’avoir le “souci du Québec”, cultivent le souci de la démocratie et des libertés politiques. Ajoutons que l’enracinement du nationalisme québécois dans un patriotisme de type civilisationnel, un patriotisme occidental donc,  est une condition sine qua non de la modernisation du mouvement nationaliste. Le multiculturalisme ne se laissera pas vaincre par le folklore identitaire, mais par la critique politique, que viendra soutenir dans la durée les classes populaires déchues par le système.

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LA FRANCE EN CHANTIER. Je salue au passage nos cousins français : le ministre Éric Besson annonçait, la semaine dernière, le lancement d’un gigantesque “chantier” sur “l’identité nationale”. Deux mois et demi de “dialogue” et de “consultations” pour définir “ce que c’est qu’être Français aujourd’hui”. Cela ne vous rappelle pas quelque chose ? L’expérience clinique se poursuit. Dans les pays occidentaux, la “mise en chantier” de “l’identité nationale”, ou sa “mise en dialogue” par le gouvernement, peut être vue comme un symptôme d’infiltration avancée du  multiculturalisme dans les institutions. “Définir” l’identité nationale, c’est déjà aller sur le terrain de l’adversaire. L’identité nationale n’a pas à être “définie” et “fixée”, elle n’a pas à être décrétée par le gouvernement. Elle est, tout simplement, et se perpétue dans la mémoire sensible des hommes.

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LA MAFIA À L’ASSEMBLÉE NATIONALE. Un mot sur l’invraisemblable affaire “Sylvie Roy”. Je ne suis certainement pas le seul à avoir perçu Sylvie Roy, dès son entrée en politique, comme une mère de famille égarée à l’Assemblée nationale. Je parie que si on avait fouillé dans son sac à main, le jour où elle s’est levée en chambre pour faire ses fameuses insinuations, on aurait trouvé, mélangés à des post-it du cabinet, des Tylenol pour enfants, un sirop pour la toux et le  bulletin scolaire du plus jeune. Préjugés ? Disons plutôt : des évidences. Je l’imagine facilement, aujourd’hui, jour d’Halloween, accueillir les enfants du voisinage avec des bols de plastique remplis de friandises, alternant entre la portée d’entrée et la cuisine, pour surveiller le pot-au-feu. Ses larmes et ses sanglots de “victime”, cette semaine, étaient sincères : c’est accablant. Quel politicien a jamais pleuré et sangloté pour vrai ?

Elle ne voulait plus être chef de l’aile parlementaire, paraît-il. J’imagine qu’elle n’est pas la seule à l’ADQ à ne pas aimer son rôle. Pour la remplacer, Gilles Taillon a nommé François Bonnardel, qui a une liaison notoire avec la ministre libérale Nathalie Normandeau. Je sais bien que le Québec a une longue tradition incestueuse, mais à ce point ? Cela dit, M. Bonnardel a beaucoup de goût et a bien choisi ; on ne peut pas en dire autant de Nathalie Normandeau. Il faut être abruti de sentimentalité (ou de cynisme) pour ne pas voir l’aberration politique que recèle cette liaison, surtout depuis la récente nomination de Bonnardel comme chef de l’aile parlementaire de l’ADQ, un parti d’opposition. Gilles Taillon, déjà mal à l’aise dans sa position de chef de tiers parti, aurait-il nommé Bonnardel pour préparer le terrain de la négociation avec les libéraux ? Pour un peu, on concluerait que ce sont tous les députés de l’ADQ qui sont mal à l’aise dans leur rôle de députés de l’ADQ. PLQ, ADQ : la différence est mince. Il suffit de changer les deux premières lettres. À moins que le changement de parti, à défaut d’être déjà effectif sur papier, ne le soit déjà dans les têtes ? Cela expliquerait pourquoi le PQ fut plus coriace que l’ADQ dans la défense de Sylvie Roy, après que le PLQ eut tenté de punir, voire d’expulser la députée adéquiste du Parlement, pour ses propos jugés “offensants” sur la présence présumée de trois ministres sur le bateau de Tony Accurso. On ne sait ce qui est le plus odieux : la lâche manoeuvre du Parti libéral ou l’abandon, par le caucus de l’ADQ, de l’une de ses membres les plus visibles.

Soyons sérieux, Jean Charest s’est comporté en gangster dans cette histoire. C’est à croire que les méthodes mafieuses, mises au jour avec le scandale de la corruption à l’Hôtel de Ville, sont en voie de contaminer l’Assemblée nationale. On peut questionner le manque de rigueur de Sylvie Roy, qui a insinué sans preuve, et la plupart des journalistes, furieusement excités à l’idée de mettre en valeur l’amateurisme du parti du Québec profond, ne s’en sont pas privés. Mais on ne peut ignorer que c’est Jean Charest lui-même, par perversité tacticienne, qui s’est chargé de révéler les noms au centre de la rumeur colportée à demi-mots par Sylvie Roy. Il a artificiellement gonflé le faux pas de son adversaire. “Mon directeur de cabinet a fait les vérifications auprès des ministres concernés, et cette rumeur n’est pas fondée“, affirme Jean Charest, qui n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer le “salissement des réputations“. La formulation, très “Gérald Tremblay”, fait sourire. Une chance que les directeurs de cabinet existent, n’est-ce pas, pour assumer les vérifications à haut risque et servir de paratonnerre. Le premier ministre a bien raison, on n’est jamais trop prudent. Qui sait si un billet de croisière dans les Caraïbes ne traîne pas quelque part dans les couloirs de l’Assemblée nationale ?

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PSYCHOSE H1N1. Après six mois d’hystérie médiatique, qu’elle a largement contribué à nourrir, l’Agence de santé publique se décidait cette semaine à lancer un appel au calme. Il faut dire que les urgences des hôpitaux croulent sous les cas indésirables, motivés davantage par la peur que par la maladie elle-même. Le virus ne s’est même pas encore déployé à une échelle généralisée, n’a même pas encore pris une structure mortelle (bien que certaines personnes en sont mortes, comme ce peut être le cas de n’importe quel virus), que déjà le cheptel paniqué semble disposé à s’enfermer de son propre chef dans l’enclos médical. À l’Hôpital pour enfants, on parlait d’une urgence occupée à 180%. Des mères angoissées s’y présentent avec leur enfant grippé, convaincues que leur progéniture ne peut être qu’en danger de mort. “À ce stade-ci, nous faisons face à une véritable psychose du H1N1 plutôt qu’à une forme aggravée du H1N1, a affirmé le Dr Michael Arsenault, directeur médical des services d’urgence à l’Hôpital Sainte-Justine. Les gens doivent comprendre que c’est un microbe relativement bénin, à la différence près qu’il touche un plus grand nombre de personnes“. Tout cette psychose, au fond, pour nous dire ce que toute personne sensée et responsable savait déjà, à savoir qu’on ne doit se présenter à l’urgence qu’en cas de détresse et que les symptômes habituels de la grippe doivent être soignés à la maison.

Petite remarque, en terminant. En feuilletant mon Guide autosoins, que l’État thérapeutique m’a charitablement fait parvenir par la poste, j’ai appris qu’on pouvait soigner la grippe avec des Tylenol, de l’eau et du repos. Cela m’a stupéfié. Nos fonctionnaires sont décidément d’une perspicacité à toute épreuve. Ma section préférée, du reste, se situe à la toute fin et elle se nomme “Aide à la décision”. Sous la forme d’un tableau à multiples couleurs, on nous explique ce qu’on doit faire. Ainsi si vous avez les lèvres bleues, vous avez de la difficulté à respirer et êtes pris de convulsions, vous devez vous rendre à l’urgence, tandis que si vous avez de la fièvre, avez mal à la gorge et êtes pris de douleurs musculaires, vous devez vous soigner à la maison. Il n’y a pas à dire, une chance que le gouvernement est là. Qu’est-ce qu’on ferait sans lui ?

Eh bien, sans lui, il y a fort à parier qu’on serait tenus de se passer d’”aide à la décision” et d’exercer notre jugement. D’ailleurs, s’il y avait moins d’”aide à la décision” et un peu plus de jugement dans ce pays,  si cette qualité n’avait pas été anéantie par des décennies d’infantilisation, les urgences ne déborderaient pas de cas indésirables, les centres de vaccination ne seraient pas assiégés par des individus qui ne pensent qu’à passer outre l’ordre de priorité, le processus de vaccination n’aurait pas été planifié selon une logique vétérinaire et la population ne se ferait pas traiter comme un cheptel. Même Alain Dubuc parlait, à propos des centres de vaccination improvisés, de “conditions pénibles, de mépris des gens, de climat de fin du monde aux parfums soviétiques“. À l’heure actuelle (et bien sûr, cela pourrait changer), la peur du H1N1 a été bien plus dommageable pour la société que le virus en soi. Malheureusement, cela est dû en bonne partie à une mauvaise compréhension de la notion de “prévention”. La prévention, ce n’est pas faire peur et stigmatiser, ce n’est pas garder tout le monde sur un pied de guerre, dans un état permanent de mobilisation, au prétexte que la population ne se comporterait pas avec l’efficacité soumise d’un cheptel. Prévenir, c’est informer publiquement, se préparer matériellement et c’est surtout respecter le jugement des individus. On le voit maintenant, une population apeurée, dépourvue de jugement, entièrement occupée par la peur de mourir et le désir de se faire vacciner au plus tôt, ne fait pas une société vivable, et encore moins “en santé”. Au contraire, un tel état d’esprit va directement à l’encontre du bien-être général. Plutôt que de s’exciter sur la résistance au vaccin, nos autorités eussent été mieux avisées de s’en tenir à la planification patiente de ce qu’elles pouvaient contrôler. Leur erreur a été de considérer la résistance au vaccin comme une donnée fixe à combattre plutôt que comme une variable à observer. D’où la surenchère dans la terreur et la panique pour renverser quelque chose qui n’avait pas à être renversé, la résistance au vaccin n’étant pas tant en lien avec le vaccin qu’avec la progression encore bénigne de la maladie.

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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 7 novembre.