Nos routes ne sont pas encore revêtues de glace hivernale, que déjà la berline familiale de l’identité québécoise menacerait de “déraper”. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les experts. Dans une entrevue accordée à La Presse (31 octobre), Gérard Bouchard “sort de son mutisme” et réagit au sondage, publié le 27 octobre, selon lequel une majorité de Québécois s’opposeraient toujours aux “accommodements raisonnables”. Le titre de l’entrevue, “Le Québec sur une pente dangereuse“, reflète bien “l’inquiétude” manifestée par Bouchard, qui croit percevoir une “radicalisation” de l’opinion publique face aux demandes des “minorités”.
“Pente dangereuse”, “dérapages”, “radicalisation” : nous connaissons ce langage. Nous l’avons entendu plus d’une fois. Gérard Bouchard avait employé les mêmes mots, lors de la crise de 2007, pour qualifier la réaction populaire face aux “accommodements raisonnables”. À l’époque, plusieurs cas “d’accommodement” avaient été fortement médiatisés, suscitant chez les Québécois une prise de conscience sur le niveau d’intégration des immigrés. La crise avait alors servi d’exutoire, en donnant l’occasion aux Québécois d’exprimer leur désapprobation quant à la disparition progressive de la référence majoritaire dans le processus d’intégration. Le malaise des Québécois résidait dans le sentiment d’assister à la mise au rencart de leurs principes fondamentaux au profit de cultures fondamentalement incompatibles avec la leur.
Dans leur rapport, Bouchard et Taylor concluèrent que la crise des “accommodements raisonnables” avait été montée artificiellement, en raison d’une médiatisation déformante de plusieurs cas d’accommodement. Autrement dit, les causes de la “crise” ne seraient pas dues à la fragmentation de l’espace public mais à la perception “erronée” de la majorité québécoise. Les Québécois auraient cédé à une forme de panique identitaire, dont les racines, selon les commissaires, seraient à retracer dans une histoire trouble marquée par l’insécurité et l’humiliation. C’était pathologiser rapidement un comportement pourtant bien peu problématique. La réaction des Québécois n’était pas tant dirigée contre les immigrés (lesquels ne forment d’ailleurs pas un ensemble homogène), que contre la représentation dénationalisée du Québec qui était alors — et est toujours — proposée aux nouveaux arrivants.
“L’interculturalisme” promu par Bouchard, un concept guère différent de celui de “multiculturalisme”, table sur le décentrement double du pouvoir symbolique et politique. D’un côté, la majorité nationale, à l’aune de “l’interculturalisme”, doit culturellement s’effacer pour mieux accommoder, plutôt que s’affirmer pour mieux intégrer. De l’autre côté, au niveau politique, elle doit consentir à la neutralisation de la souveraineté populaire par les Chartes des droits et les Commissions des droits de la personne. Marie McAndrew, qui fut membre du comité conseil de la Commission Bouchard-Taylor, ne disait pas autre chose, le 27 octobre dernier dans La Presse : “Heureusement que les droits sont protégés par les chartes et qu’ils ne sont pas soumis à la volonté de la majorité ! La si vive opposition des Québécois à tout accommodement démontre qu’ils en font une question de principe.” Où l’on voit que, pour l’idéologie multiculturaliste, les majorités nationales, de par leur nature majoritaire, seraient nécessairement persécutrices et enclines à l’intolérance. Les propos de McAndrew s’inscrivent tout à fait dans l’esprit du rapport Bouchard-Taylor. Or, nos experts ne semblent pas se rendre compte qu’une telle subversion de la démocratie libérale revient, de facto, à refuser aux majorités nationales toute légitimité démocratique.
Bouchard, déçu par l’opinion publique québécoise, mais ravi de l’intérêt que lui portent les experts de l’Union européenne, dit préparer une “conférence internationale sur l’interculturalisme” pour 2011. Doit-on comprendre qu’en persistant ainsi dans une idéologie que refusent les Québécois, Gérard Bouchard s’engage sur une “pente dangereuse” et se “radicalise” face à l’opinion publique ? S’il y une radicalisation en cours, en effet, elle ne se trouve pas du côté des Québécois contre les immigrés, mais du côté des élites contre le peuple, lequel ne peut plus compter sur aucun allié au sommet de la société pour faire respecter sa volonté.
Crise de la représentation politique
S’il y a crise de la représentation politique, c’est d’abord parce que le pouvoir politique n’incarne plus le pouvoir. Dans le système actuel, le sens politique ne revient pas à jauger l’esprit d’une nation et en éclaircir le destin, mais à remplir uniquement des fonctions affairistes ou gestionnaires. Il est d’ailleurs significatif que sur une question d’identité, donc sur ce qui touche aux fondements de la vie en commun, le gouvernement ait préféré créer une “commission de consultation” plutôt que de prendre en charge lui-même le dossier. Cette situation n’est pas particulière au Québec, bien que notre petite nation, névrosée comme on la connaît, aime à se distinguer des autres en jouant sur les détails – sans doute par impuissance à agir sur l’essentiel. Ainsi le Québec se fera une fierté d’être “interculturel” et non “multiculturel”, une pure illusion destinée à accommoder la conscience des intellectuels locaux. Si deux choses, deux phénomènes distincts ne peuvent être fondus dans un seul mot, il arrive en revanche que deux mots distincts désignent une seule et même chose. C’est le cas de l’inter/multiculturalisme.
L’inquiétude des experts est une fausse inquiétude qui procède d’une vraie certitude. Ils ne se disent inquiets que par rapport à une autre fausse “inquiétude”, qui est celle des Québécois par rapport aux “accommodements raisonnables”. En réalité, les Québécois ne sont pas “inquiets”, mais interpellés : mince différence à première vue, mais absolument fondamentale pour comprendre la rhétorique des experts. Présenter l’avis des Québécois sur les “accommodements raisonnables” comme l’expression d’une “inquiétude” a l’avantage de situer d’emblée la contestation du système dans le registre de l’émotion et de l’instabilité psychologique. Les Québécois sont inquiets. Les Québécois s’agitent. Les Québécois sont préoccupés. Les Québécois, réduits au statut d’ectoplasme émotionnel, sont condamnés à être toujours en-deça de la médiane idéologique rationalisante fixée par la thérapeutique inter/multiculturaliste. Puisque le propre de l’idéologie est de ne jamais être satisfaite, de toujours exiger de nouvelles adaptations et de nouveaux aveux d’ignorance, les sujets se verront ponctuellement convoqués devant le tribunal de la “consultation”. Plus votre avis sera en phase avec l’idéologie dominante, plus vous susciterez l’enthousiasme des nouveaux juges. Gérard Bouchard, d’un gâtisme consternant, n’avait-il pas loué les “jeunes” de l’Institut du Nouveau Monde pour leur “ouverture” ? Pour un instant, Bouchard avait entrevu la promesse exaltante de l’harmonie utopique. Dans son esprit, les “jeunes” enthousiastes de l’INM s’opposaient aux “vieux” du “Québec fermé sur lui-même”. “L’enthousiasme” des jeunes faisait écho à “l’inquiétude” des vieux”, le triomphe émotionnel étant censé faire autorité sur le territoire de la raison. Les quelques dissidents à la tribune de la Commission furent écoutés par Bouchard avec une bienveillance toute thérapeutique : on aurait dit une consultation dans un cabinet de psychiatre. Et n’était-ce pas cela, en effet ?
Comment résoudre la crise de représentation
Il y a la solution électorale, qui consiste à prôner une réforme du mode de scrutin. On sait que la proportionnelle est populaire dans les milieux de gauche, jamais en manque de réformes pour améliorer la “démocratie”. Par-delà la critique du régime électoral, observons que c’est sur le décalage entre le vote cumulé et la représentation effective à l’Assemblée nationale que se fonde la réforme en faveur de la proportionnelle. Les tenants de cette option croient que la crise de représentation politique est essentiellement circonscrite aux élections et aux partis politiques. Ce n’est pas complètement faux, mais ils passent à côté de la question en omettant de se pencher sur le discours dominant qui encadre les partis politiques, et par extension les élections. À quoi sert de modifier la distribution des sièges si tous les députés sont soumis au même programme ? Québec solidaire est un vote nul, avec 1 ou 10 députés : le programme de l’extrême-gauche est déjà appliqué au Ministère de l’Éducation (la réforme socioconstructiviste, le cours ECR), ainsi qu’à travers les politiques “d’anti-racisme”, d’inter/multiculturalisme, d’égalitarisme salarial (équité salariale), de “discrimination positive”, de lutte à la “discrimination”, de lutte à “l’homophobie”, et j’en passe. Tous ces concepts ne seraient pas opérants aujourd’hui s’ils n’avaient pas été mis au point par des “experts” en sciences sociales et s’ils n’avaient pas été relayés par des politiques complaisants. Puisque le PLQ, l’ADQ et le PQ acceptent les prémisses posées par les “experts” sur tous ces sujets, nous avons peu de chance de voir un changement véritable à la tête de l’État à brève échéance. Quel intérêt d’avoir un peu plus d’ADQ et de QS et un peu moins de PLQ et PQ à l’Assemblée nationale ? Qu’est-ce que cela changerait au sentiment d’aliénation de l’électorat ? Rien du tout.
La vérité qu’on ne veut pas dire, et qui – parce qu’elle est la vérité — n’est justement jamais dite, c’est que le véritable pouvoir est désormais entre les mains des “intellectuels-experts”. Qui contrôle le discours social, fixe les critères de légitimité, si ce n’est l’intellectuel-expert ? Qui imagine les règles, dessine les plans, prescrit les consignes du “débat public” ? Qui propage les nouveaux concepts ? Qui “surveille” la langue publique ? Les “experts inquiets” forment une caste qui se pose par définition, et théoriquement parlant, au-dessus de la mêlée électorale et des intérêts fluctuants du peuple. De leur position en surplomb, il se prétendent moins partisans et plus légitimes que des politiciens traditionnels. Le politicien affairiste ou gestionnaire est pourtant le contemporain de l’intellectuel-expert, de la même façon que l’homme d’État véritable est le contemporain de l’intellectuel non-expert. Ces personnages symétriques reflètent le creuset sociologique de leur époque respective.
Je n’ignore pas que la voie électorale, bien que minée par la nouvelle conjoncture, est un outil démocratique indispensable. Mais elle doit être comprise comme un tremplin et un catalyseur, et non comme un aboutissement. Il n’y a peut-être plus qu’un seul programme électoral viable, et c’est celui qui attirerait enfin l’attention sur le nouveau pouvoir en place : le pouvoir des experts. On aura compris que je ne parle pas ici de nos ingénieurs ou de nos astrophysiciens, mais de nos idéologues des sciences sociales. Je parle de ceux qui veulent transformer nos vies en chantier. Je parle de ceux qui veulent nous rééduquer plutôt que nous éduquer, nous transformer plutôt que nous former. Leur pouvoir démesuré sur la vie collective et même sur la vie intime des individus doit être interrogé en pleine lumière. Le sentiment de dépossession et d’aliénation, qui est beaucoup plus répandu qu’on ne le croit, n’a pas encore trouvé, de toute évidence, une voix assez élevée et digne pour le porter au niveau politique. Le retour de l’homme d’État serait-il conditionnel à celui de l’intelligence libre ?
Regardons les choses en face. Pourquoi, d’une part, “l’inquiétude” des Québécois est-elle péjorative, et d’autre part, l’inquiétude des experts demeure-t-elle positivement connotée en toutes circonstances ? Parce que les experts ne sont inquiets qu’à la condition que la population soit perpétuellement sur le point de “déraper” et de créer le grand carambolage appréhendé. Il va de soi que la catastrophe sociale que ne cessent d’annoncer les grands prophètes du dérapage ne saurait être catastrophique que pour eux-mêmes. En effet, comment se fait-il que les interventions des intellectuels-experts n’entraînent pas l’érosion de leur propre pouvoir au sein de l’État ? Pourquoi leurs “plans d’action” et leurs “rapports” débouchent-ils toujours — c’est infaillible — sur un recul des libertés individuelles et un accroissement du pouvoir de l’État thérapeutique ? Comme les politiciens, dont ils sont l’envers technocratique, les intellectuels-experts ne savent servir que leurs propres intérêts. Voilà ce qui est véritablement inquiétant. Bien plus inquiétant, en tout cas, qu’un peuple qui cultive le désir légitime de rester maître chez lui pour aujourd’hui et pour demain.
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PROCHAIN ÉDITORIAL : samedi le 14 novembre 2009.