Délire hygiéniste


 

Bonpoint

Fumer

 Un maire ex-souverainiste dont la ville se voit renvoyée presto au statut de marionnette provinciale, et qui s’extasie sur un trois mâts au coucher du soleil ; des chroniqueurs théâtre qui sortent tout leur arsenal laudatif pour applaudir à la prolifération des spectacles pour bébés ; des journalistes supposément sérieux qui trouvent rien de mieux à dire, sur Michaëlle Jean, qu’elle est pétillante et sait parler cinq langues ; des éditorialistes qui parlent d’accouchement, de biberons toxiques et de garderies.

Et ce matin, un jeune homme qui publie une “opinion” dans Le Devoir sur l’importance de ne pas encourager les gens à fumer.

C’est, je crois, ce qu’on appelle le “Progrès”.

Allons, allons ! Ne faites pas cette tête ! Enjoy the party !

Bienvenue en Occident ! Bienvenue en 2008 !

 Cancer

Après les articles consternants de La Presse - publiés en page couverture - sur la maternité et les “hôpitaux où accoucher”, voici que Le Devoir riposte avec un article ce matin sur la “lutte contre le cancer encore bien imparfaite“. Que voulez-vous, la fin de l’Histoire impose une nouvelle actualité, de nouveaux journalistes, de nouveaux sujets, mais de très anciennes obsessions : la peur de la mort, autrefois sublimée dans les grandes médiations historiques et artistiques, se trouve ici exhibée dans son état le plus clinique, le plus déshumanisé.

La “lutte contre le cancer”! Comme c’est de notre temps! Comme ça reflète bien ce qu’on est devenus! Apparemment, le cancer n’en finit plus de se propager. Ça me semble être une évidence. Ce qui étonne, en revanche, c’est l’acharnement hygiéniste qui accompagne la montée du cancer. Tout le monde se dit convaincu que si, demain matin, la planète Terre était débarrassée de toute trace de pollution, les rivières purifiées et le feuillage des arbres rendu à leur innocence première ; si les “citoyens” étaient délivrés du tabagisme, de l’alcool et des conflits conjuguaux ; si, enfin, toute l’existence était savonnée, javellisée, nickelisée de fond en comble, le genre humain imparfait arriverait finalement, après des siècles d’obstacles et de rechutes, à la perfection de la Santé et de la Guérison. À la victoire sur le cancer.

Voici ma question : pourquoi, alors que les campagnes antitabac n’ont jamais été aussi efficaces, plongeant dans l’abstinence bienheureuse des milliers de fumeurs aujourd’hui convertis au cyclotourisme, le cancer continue-t-il de proliférer? Comment se fait-il, alors qu’on vit dans un monde qui, quoi qu’on en dise, n’a jamais été aussi douillet, les maladies (en particulier cancéreuses) continuent de prospérer?

Peut-être que le cancer n’est pas là où on pense. Peut-être qu’il n’est pas dans la cigarette. Dans les toxines alimentaires. Dans l’air qu’on respire. Peut-être que le cancer est en nous. Peut-être que la folie meurtrière consiste précisément à nier sa réalité par le biais d’un appareil hygiéno-légaliste trop vaste, trop grotesque, trop paranoïaque pour ne pas être lui-même la cause artificielle d’un bien plus grand nombre de malheurs que la cause naturelle de l’arbitraire humain.

Pharma

Les pharmacies suédoises vont vendre des godemichés“, titrait fièrement aujourd’hui ce grand journal modéré, raisonnable, rationnel, centriste, tolérant, médian, mitoyen, citoyen, lucide qu’est La Presse.

On apprend dans l’article ce qu’on a du mal à croire, lorsqu’on vit au Québec depuis toujours : qu’il y aurait quelque part, sur la planète, un pays plus cinglé que le nôtre, encore plus zélé dans ses politiques mortifères de rééducation et d’infantilisation. Il semblerait en effet que le Suède ait une longueur d’avance sur le Québec, du moins si je me fie à cette incroyable information, qui veut que toutes les pharmacies, en Suède, soient régies par un monopole d’État.

Grâce à ce monopole, le gouvernement suédois a pu lancer une réjouissante initiative : à partir de juin, toutes les pharmacies du pays “vendront des objets favorisant le plaisir sexuel, dont le godemiché“. Une porte-parole du nom de Linge Bergman a justifié ce choix en arguant que “la vie sexuelle est une partie importante de notre bien-être et de notre santé.” Cette bonne fée de la débandaison générale ose même ajouter que le gouvernement cherche ainsi à “dédramatiser l’usage d’objets sexuels, pour faire en sorte que ce ne soit plus un secret ou honteux“.

C’est sans surprise que l’on apprend que cet assassinat anérotisant aura lieu en partenariat avec l’Association suédoise pour l’éducation sexuelle (RFSU).

Ce cauchemar suédois n’est pas que suédois, il est occidental. On a peut-être pas de pharmacies d’État, au Québec, mais on a pire : un État tout entier converti à la logique pharmaceutique, concevant toute forme de désir et d’opposition différenciatrice comme une dérive qu’il s’agit de traiter ludiquement par le sérieux enfantin du coffre à outils managérial.

À chaque fois qu’il est question de laisser plus de place dans “nos” écoles aux associations de toutes sortes pour “l’éducation sexuelle”, lesquelles ne sont bien souvent que des prolongements faussement neutres d’organisations militantes, tâchons de se rappeler l’exemple de la Suède, qui révèle une vie sexuelle entièrement soumise à la prophylaxie d’État…

Le sexe dans les pharmacies, c’est ce qui reste quand le techno-progressisme a achevé sa révolution.

Dépression

 Nos contemporains pleurent, c’est entendu. On voit déambuler les filles dans la rue en leggings, le tissu directement plaqué contre leur peau de bébé, sans sous-vêtement, sans pillosité, sans rien, des petits bottes simili-fourrure aux pieds, un iPod dans les oreilles et la tête encapuchonnée dans leur sac de pommes de terre androgynifiant. Dans leurs veines, des kilowatts d’antidépresseurs, des kilolitres de vitamines liquéfiantes et des kilos, enfin, d’une nourriture avalée hier en boulimique et refusée demain en anorexique. Ça se dandine dans la rue en troupeau anonyme, comme des bonhommes de dessins animés, le regard parfois brillant de se savoir bientôt entre les mains de leur psychologue et de leur acupuncteur.  Dans leur sac, qu’ils tiennent d’une main faible et chevrotante, un étrange tapis de sous-sol de banlieue, miraculeusement sorti des limbes de la mode pour les besoins d’une séance de yoga avec les copines.

Quant aux garçons, eh bien. Eh bien. Quels garçons? Où ça? Le dernier individu de moins de dix-huit ans soupçonné d’appartenir au sexe masculin que j’ai croisé dans le métro avait un cerceau de fille dans les cheveux.

Je parle de filles et de garçons plutôt que de femmes et d’hommes pour mettre en relief la stratégie d’État qui est de nous transformer en sujets infantilisés, bien que nous ne soyions plus des enfants depuis longtemps - témoin notre pillosité et notre compte de taxes.

Les campagnes actuelles du Gouvernement, relayées avec la docilité habituelle des médias de masse, visent à cataloguer pour de bon ce qu’ils appellent ”la dépression” comme une maladie “officielle”, mystérieuse et arbitraire comme le cancer et l’arythmie cardiaque. Il faudrait accourir vers les dépressifs, leur envoyer l’ambulance de l’État thérapeutique et son cortège de médecins fonctionnaires.

Dans un article absolument hilarant, le journal La Presse détaillait dans son édition d’hier la perversité des sujets dépressifs, qui profitent de leur état psychique déficitaire pour exposer à leur entourage des demandes toujours plus fortes de compassion et de soumission obligatoire, tant par le comportement que par les paroles.

Le drame intimide. Devant un enfant en fauteuil roulant, un ami atteint du cancer ou un parent au chômage, on cherche parfois nos mots. On a laissé échapper une bêtise, on commet des maladresses. Existe-t-il un guide de paroles et de gestes à privilégier quand un drame se produit? Non. Mais des pistes à suivre, certainement.” Et la journaliste Annabelle Audet de décliner les choses à dire, à ne pas dire au sujet dépressif, ainsi que les choses “à faire” pour accommoder son malheur.

Apparemment, selon la journaliste et sa bande d’expertologues, il ne faudrait pas dire “Je comprends” à un proche qui serait souffrant, ce serait faire injure à la singularité de son expérience traumatique (”Même après avoir vécu un drame similaire, personne ne peut se mettre exactement à la place d’un proche“, nous explique-t-on). “Je sais ce que tu ressens”, pour les mêmes raisons, est interdit.

Le gaillard et allègre ”Tu vas t’en sortir, tu es fort” serait également très mal vu. Proscrit par nos infirmières du bien-être. En effet, cette phrase, explique l’expertologue Mélanie Samson, “envoie le message au proche qu’on ne veut pas l’entendre nous parler de sa souffrance, de ses faiblesses“.  Idem pour le “Ça fait deux mois maintenant, ça doit aller mieux” ou “N’y pense plus, tu te fais du mal pour rien”, deux classiques de l’homme de sens commun.

Ce qu’il faudrait faire, en revanche, pour dorloter davantage nos sujets ipodés en leggings : “garder le silence au moment opportun” ; “savoir regarder l’autre pleurer” (!) ; “cuisiner des plats à congeler” ; “suggérer de faire l’épicerie”  ; “souligner les anniversaires après les décès”, etc.

Évidemment, le but d’une telle propagande est de rééduquer les citoyens entourant les sujets supposément dépressifs, jusqu’à faire de cette rééducation dite “ciblée” un programme de rééducation nationale et de reconfiguration des comportements. L’attitude que l’on nous somme d’emprunter envers les sujets dépressifs autodéclarés est une attitude qui, sous prétexte de Vertu progressiste et compassionnelle, cherche à nous faire détester le sens commun hérité des générations précédentes.  En cela, il s’agit d’un authentique programme idéologique qui, en dépit de ses airs loufoques, figure une menace on ne peut plus réelle.

L’article de La Presse n’est qu’un succédané du Plan d’action gouvernemental sur la santé mentale. La Presse n’est dans ce cas-ci qu’une plateforme médiatique servant à la Propagande de l’État en matière de “gestion de la santé publique“. Au moment même où j’achetais mon journal au dépanneur, ce même journal où je découvrirais plus tard l’article sur la dépression, un message publicitaire de l’État jouait à la radio. C’était le Ministère de la Santé et des Services sociaux qui parlait, à travers la voix suave d’une narratrice ménopausée digne d’un documentaire de canal D : “La dépression est une maladie. Ce n’est pas de la lâcheté, de la paresse, ou un manque de courage. C’est une maladie qui mérite notre respect.

Il fut un temps - le temps historique des démocraties réelles - où l’État ne s’adressait au peuple à la radio que pour deux choses : pour annoncer l’entrée en guerre avec un autre pays ; pour annoncer le retour de la paix. Que l’État soit partout de nos jours, à la radio, à la télé et dans les journaux, s’imposant ainsi comme un fournisseur important de la manne publicitaire, n’est pas précisément un bon signe pour la liberté de pensée et la liberté individuelle.

C’est dans le cadre de ce Plan d’action que fut lancée une énième “campagne de sensibilisation” pour changer nos comportements face à la “maladie mentale” : “La réduction de la stigmatisation dont sont souvent victimes les personnes aux prises avec une maladie mentale est un objectif important du Plan d’action“, nous explique-t-on au Ministère.

C’est peut-être là le seul véritable but de ce fameux “Plan d’action“. Nous convaincre que nous ne sommes jamais responsables de quoi que ce soit dans nos malheurs, et que seule une conjoncture d’événements extérieurs à notre liberté individuelle nous a mené au désarroi où nous sommes. Prétexte, bien sûr, à toujours plus de technocratie pour pallier à une existence d’autant plus intolérable et injuste qu’elle est fâcheusement humaine, c’est-à-dire hasardeuse, tragique, imprévisible. La promesse de l’État techno-progressiste, c’est la promesse d’un monde sans souffrance, sans jugement, sans discrimination et sans liberté. La promesse d’un monde débordant de fonctionnaires et de surveillants.

Au reste, sur un autre site web hilarant du Gouvernement, créé dans la foulée de cette campagne débilitante (www.masantementale.gouv.qc.ca), il est clairement indiqué que “la santé mentale ne dépend pas que des individus. Les politiques publiques qui visent l’amélioration des conditions de vie (revenu, logement, etc.) et des milieux de vie (école, milieu de travail, conciliation travail-famille, etc.) exercent une influence importante sur la santé mentale de la population.

Tiens donc.

URSS

Curieux entrefilet ce matin dans La Presse, cahier Actuel Santé, rubrique Bulletin de santé : “L’ALCOOLISME SOUS-ÉVALUÉ. La moitié des automobilistes qui prennent le volant après avoir pris plus de trois consommations d’alcool ne sont ni des alcooliques ni des ex-alcooliques, selon un nouveau livre, Paying the Tab. L’auteur, Philip Cook, un économiste de l’Université Duke en Caroline du Sud, affirme que les coûts sociaux de l’alcool sont sous-estimés et que les taxes devraient être plus élevées. Tout comme les autres aliments, le coût réel de l’alcool a ainsi diminué - mais comme il s’agit d’un intoxicant, on ne devrait pas permettre que la réduction du coût de production soit transmise aux consommateurs. Son étude regorge de détails historiques fascinants, comme la réduction du suicide dans les dernières années de l’Union soviétique grâce à une politique anti-alcool musclée. Texte : Mathieu Perreault. Source : Princeton University Press, Eurekalert. The New Scientist”

Soit dit en passant, Mathieu Perreault est le même journaliste qui se fend ailleurs dans la même édition d’un article sur la fonte des glaciers. Il occupe l’étrange double fonction, à La Presse, des “affaires religieuses” et “scientifiques”, alternant entre des articles anti-Vatican et hygiéno-scientistes.

Biberon chimique

La devise honorable du quotidien de la rue Bleury perd décidément beaucoup de son éclat… Dans son éditorial d’aujourd’hui, Marie-Andrée Chouinard, la même journaliste qui encensait le Plan d’action pour l’amélioration de la compétence à écrire il y a quelques jours, se penche sur la consternante problématique des “biberons chimiques”. Un article intitulé avec le plus grand sérieux “Tétée toxique?“, publié dans les pages du Devoir le 8 février dernier, nous mettait en garde contre l’utilisation des biberons en plastique, qui libéreraient sous l’effet de la chaleur le bisphénol A, un composé toxique.

“Il y aurait [du bisphénol A] dans les disques compacts, les lunettes de soleil et même les prothèses dentaires, s’inquiète notre éditorialiste. On en retrouverait aussi dans certaines bouteilles d’eau, mais, surtout, et voilà ce qui a violemment heurté l’imaginaire la semaine dernière, dans la majorité des biberons.” Imaginaire, vous l’avez dit ma chère Marie-Andrée Chouinard : imaginaire. La première chose à faire avec les bébés, c’est de leur foutre la paix ; la seconde, c’est de les nourrir à pleins biberons chimiques pour qu’ils nous foutent la paix à leur tour. Telle est l’entente. La mort par les biberons, il faut le faire! Paranoïa de bonnes femmes! Nos “bébés” ont beaucoup plus de chances de mourir en se tirant une balle vers leur seizième année, écrasés par l’insignifiance sanitaire de notre monde, qu’en tétant leur lait dans un biberon en plastique par ailleurs éprouvé, je crois, depuis un certain temps

Prison

Au moment où l’État québécois annonçait des investissements de 568 millons$ pour de nouvelles places en prison, on apprenait qu’il sera désormais interdit aux détenus de fumer, à l’intérieur comme à l’extérieur des établissements. “Les agents correctionnels craignent la portée de cette mesure [...] et une augmentation de la tension entre les murs”.

On comprendra sans peine qui, du Ministère de la Santé ou de la Sécurité publique, a été consulté pour cette décision fantasque. À moins, bien sûr, que la Santé et la Sécurité publique ne fassent plus qu’un?