
La dilution de la “culture” dans le “tout-culturel”, l’une des métamorphoses les plus fascinantes de notre époque, est aussi l’une des moins commentées. Et pourtant ! De quel plaisir inouï les “commentateurs” se privent-ils ! La lecture des “chroniques culturelles”, des communiqués de presse des festivals, des oeuvres subventionnées, pour moi c’est du BONBON ; je ne peux tout simplement pas passer toute une fin de semaine sans avoir lu les cahiers culturels du Devoir et de La Presse. Chaque fois c’est la même propagande à faire dresser les cheveux sur la tête, la même vanité, la même mise en scène des faux talents et des fausses originalités, la même célébration puérile et prépubère des bonnes intentions.
Espace Culture a un but : faire le Bien. On pourra me dire, certes avec raison, et non sans une ironie cinglante, que les grands génies de l’art n’ont jamais eu pour préoccupation première de faire le Bien, mais ce serait passer complètement à côté des objectifs d’Espace Culture. Céline, Picasso, Cervantès, Proust, Balzac, tous ces artistes immenses qui se sont faits persécuter d’une façon ou d’une autre par la société de leur époque sont exclus de facto du projet global d’Espace Culture.
Voyez-vous, Espace Culture c’est la beauté déboulonnée des masses démocratiques, la beauté produite en série par la chaîne de montage du tout-culturel ministériel. Dans ce contexte, Céline, Picasso, Cervantès, Proust et Balzac sont bons tout au plus à être récupérés dans la confection de sacs thématiques chez Renaud-Bray, ou pour mettre en valeur telle ou telle place publique qui aurait été évoquée dans leur oeuvre. Pour Espace Culture, l’individualité humiliante du génie doit à tout prix, pour que soit possible l’avènement de la “culture pour tous”, être ramenée à un motif décoratif, à un topos esthétisant et mielleux.
Espace Culture ne divise pas, ne sépare pas, n’inhibe pas. Espace Culture dit aux foules ce que les foules veulent entendre : qu’il est du plus haut intérêt esthétique et moral qu’elles passent l’essentiel de leur temps à visiter festivals, “installations”, parades, jongleries et autres purs bonheurs de la néo-société festive. Pour accentuer cette osmose forcée, Espace Culture n’hésite pas à “occuper” l’espace de la vie civique, sous prétexte “d’embellir” l’environnement et de favoriser la “compréhension mutuelle” des citoyens.
Par exemple, outre le projet évoqué dans l’extrait ci-haut, la Fonderie Darling a donné son aval à un second projet, intitulé Ombre de Ville 2, qui “applique le concept de mur végétal développé en écologie urbaine“. Des espèces différentes de plantes garnissent donc “des casiers d’aluminium, édifiant le long du mur un damier rafraîchissant“. L’opération, bien sûr, “s’étend jusque dans la rue avec des bacs donnant à croître d’autres végétaux“.
Dans la rue, c’est-à-dire là où les “citoyens” vivent. Cette nouvelle oeuvre d’Espace Culture n’est-elle pas commanditée en partie par le Jour de la Terre ? Elle aurait donc été conçue pour entraîner des “retombées environnementales, écologiques, sociales et économiques” — on reconnaît ici le jargon managérial propre à séduire les jurys subventionnaires. “Dans ce quartier où le béton règne en maître, explique Le Devoir, les composantes végétales ont notamment un impact positif sur la température et la qualité de l’air. Le projet engendre donc des avantages directs pour les résidants.” Imagine-t-on Balzac, dans un avant-propos aux Illusions perdues, arguer que son oeuvre ne peut avoir qu’un impact positif sur la santé psychologique de ses lecteurs ? Qu’elle améliorerait l’air ambiant et l’harmonie dans un couple, une famille, une nation ? Les concepteurs d’art contemporain et d’Espace Culture peuvent dormir tranquilles : le pouvoir, l’État, le consensus sont de leur côté ; ils ne seront jamais persécutés pour leur travail. Bien au contraire.
Espace Culture, au fond, c’est le pacifisme appliqué aux choses de la culture. Les zélateurs d’Espace Culture ne “veulent pas de problème” et sont fatigués des conflits, des disputes, des mésententes et des règlements de compte — de tout ce qui, finalement, faisait jadis le sel de l’aventure artistique. Ils ne parlent qu’un langage, à l’instar des lobbys victimaires et des disciples ethnico-égalitaires : celui de l’HARMONIE. C’est pourquoi le volet communautaire et “social” d’Espace Culture est intensément exploité par les apparatchiks du régime. Dans les dernières années, on a ainsi pu assister à la construction de toutes pièces d’une nouvelle “discipline” en sciences sociales : la “médiation culturelle“. Un nouveau vecteur “d’employabilité” très prometteur.
Sur le site de l’organisme Culture pour tous, on peut lire :
Au Québec, le terme « médiation culturelle » est maintenant utilisé par un nombre croissant d’intervenants culturels et chapeaute un vaste ensemble de pratiques allant des actions de développement des publics à l’art participatif et communautaire. Les instances gouvernementales et les municipalités mettent sur pied des programmes visant à contrer l’exclusion culturelle d’une grande partie de la population, alors que les organismes et les artistes multiplient des démarches inédites de rencontre et d’interaction avec les citoyens. Les multiples formes que revêtent la notion et la pratique de la médiation culturelle, ses obstacles et ses enjeux, posent la question plus générale de la condition et de la mutation de la culture aujourd’hui.
Les gens qui vivraient en-dehors des quadrilatères bobos, où fourmillent théâtres et galeries d’art, seraient donc des “exclus de la culture”, auxquels il serait urgent de d’apporter la “beauté” des murs végétaux. Mais surtout, les “exclus de la culture” seraient identifiables par leur “origine ethnoculturelle”. Leur dignité souffrante de minoritaires les poserait d’emblée comme des cibles de choix pour la médiation culturelle, qui a des objectifs avoués “d’inclusion sociale” et de “dialogue interculturel”.
Les mots qui reviennent souvent sous la plume des apparatchiks d’Espace Culture, qui exploitent à des fins idéologiques cette nouvelle “discipline” fumeuse qu’est la médiation culturelle, sont la “rencontre”, le “dialogue”, “l’inclusion” et “l’expression plurielle des identités”. La médiation culturelle serait ainsi le bras actif, technocratique, discret et peu connu du régime techno-progressiste, qui a fait de l’inter/multiculturalisme — bien avant Bouchard-Taylor — la doctrine cardinale de son action. Ce concept est d’ailleurs de plus en plus accrédité par l’Université-État québécois, qui propose des conférences dans les départements de communication sur le thème de la médiation culturelle, ou qui l’insère comme “compétence transversale” dans des programmes existants comme la muséologie et l’histoire de l’art.
La progression d’Espace Culture est constante et pourrait être comparée à la progression du désert : chaque année, le désert avance un peu plus et entame l’espace vivant, amenant un vent sec et mortifère qui assèche l’air de la cité. Carrefour idéologique de l’inter/multicuralisme, de l’égalitarisme, du tourisme de masse et de l’anesthésie critique ; creuset naturel des revendications subventionnaires des lobbys culturels ; objet de culte pour une société en manque de repères ; Espace Culture, on le voit, est promis à un avenir fulgurant.
Un de ces jours, un médiateur culturel vous arrêtera dans la rue ou frappera à votre porte pour vous parler “d’exclusion culturelle”. Il regardera d’un oeil mauvais votre bibliothèque garnie, qui laisse présager un esprit élitiste peu enclin au “partage” et au “dialogue” extra-muros. Une bibliothèque qui, de surcroît, laisse peu de place à la littérature des minorités, étant composée à 99% d’auteurs blancs occidentalo-centristes. “Mais Proust était un homosexuel, ça compte : j’ai tous les volumes de la Recherche”, rétorquerez-vous pour votre défense. Mais ce sera peine perdue. Vous serez définitivement fiché.
Espace Culture ne peut entraîner qu’une spirale inflationniste des dépenses publiques en matière de pédagogisme interculturel, de culture festive et “d’écologie urbaine”. La dimension holistique d’Espace Culture rend difficile sa critique, puisqu’on ne peut que le rejeter d’un bloc, ce qui donne l’impression, chez les récalcitrants, d’un refus massif et irréfléchi. Alors qu’il n’en est rien. Ce qui est massif et irréfléchi, c’est bel et bien Espace Culture et ses “appropriations” infinies, incontrôlables et effarantes des derniers lieux de civilité qui nous restent dans la cité.
Le 10 juillet dernier, le maire de Montréal et “la” ministre de la Culture dévoilaient la première phase du Quartier des spectacles, qui verrait l’aménagement d’une gigantesque Place des Festivals — un chef d’oeuvre dans le genre. Je termine donc ce texte en vous recopiant la description qui en a été faite par Le Devoir. Difficile de ne pas imaginer, dans cette description, l’ébauche générale de la néo-société espaceculturalisée. Cette Place des Festivals a été conçue pour s’étendre, tranquillement mais sûrement, dans les quartiers avoisinants, puis dans la ville toute entière. Elle s’enracine désormais au centre-ville (des installations électriques permanentes ont été prévues dans le souterrain du quartier) et aucun pouvoir ne pourra plus l’en déplacer sans encourir un “séisme” au sein même du fonctionnariat culturel.
Une transformation complète
«Nous avons commencé la transformation complète de ce secteur de Montréal, a expliqué hier aux journalistes l’architecte Real Lestage, de la firme Daoust-Lestage, idéatrice de la mutation. Nous sommes en train de réaliser une grande salle de spectacle à ciel ouvert en plein centre-ville.»
Il a décrit sa future place-fontaine de huit hectares comme «la plus importante du genre au Canada». Les jets d’eau, à pulsion variable, seront éclairés en rouge et blanc, «pour imiter un rideau de scène» et non pas l’unifolié. Le revêtement du sol sera fait de matériaux nobles, dont beaucoup de granit bicolore.
Sur la maquette, la rue Jeanne-Mance rétrécit à trois voies et est carrément fermée à la circulation les jours de grands rassemblements. L’artère jouxte une nouvelle rangée d’arbres et des stands de services temporaires (nourriture ou souvenirs) masquant l’affreuse colonnade du Musée d’art contemporain de Montréal.
La jonction avec la portion ouest de l’îlot Balmoral se fait grâce à un terrain vert incliné menant vers la future Maison du jazz, elle aussi en préparation dans l’immeuble Blumenthal (rue Sainte-Catherine), et l’immeuble Wilder (rue De Bleury), toujours orphelin de projet celui-là. Les plans montrent deux immenses constructions au nord de l’îlot, histoire de bien fermer le quadrilatère, comme l’exige la norme traditionnelle d’aménagement d’une place publique.
Le chantier a déjà nécessité le déplacement de 50 000 mètres cubes de terre, dont une portion contaminée. La visite d’hier a également permis de constater l’insertion d’une immense salle électrique et mécanique en sous-sol. Ce relais aura son vis-à-vis de l’autre côté de la Place des Arts pour former les pôles centraux d’un vaste réseau souterrain de services de branchement high-tech pour les festivals.
Les plans dévoilent trois types de lampadaires, certains vraiment gigantesques pour bien éclairer les foules. Une grande oeuvre d’art haute de cinq étages complète la grand-place de Montréal. Les détails du concours national ou international seront dévoilés plus tard.