
Quel roman! Quelle finesse! Quelle intelligence! Quelle heureuse surprise que L’Impudeur d’Alain Roy! Et comme la semi-indifférence salope dans laquelle ce roman fabuleux a été accueilli en dit long à la fois sur notre époque et notre élite!
Alain Roy est un écrivain très étrange, peut-être même un excentrique refoulé : il a écrit un roman qui parle de la réalité. Drôle d’idée n’est-ce pas. Parler de la réalité après tout, c’est un mythe pour naïfs. Les “non-dupes” en avaient fini il y a bien longtemps avec la réalité. Congédiés les corps et les hommes, congédiée la chair et son relief tour à tour rosé et bleuté, volupté et souffrance. Que du style désormais, ce qui correspond bien entendu à un stylisme de pacotille, depuis que tout le monde a cru pouvoir comprendre de Céline dans Le style contre les idées que les choses seraient aussi simples. La rébellion est dans le sac, qu’on n’en parle plus, et que la réalité reste enfouie quelque part bien au fond! Écrasée, torpillée, humiliée sous les bibelots du dadaïsme pompier et du durassisme à monture noire…
Eh bien non! Voici un romancier qui remet les pendules à l’heure, voici un écrivain surprenant qui nous révèle l’aiguille de minuit sous celle de midi. Voici un roman, c’est-à-dire un délicieux jeu d’ombre qui se déroule en marge de l’assommante positivité de nos contemporains, et à travers lequel se perpètre le meurtre tranquille des vanités. Tout cela dans le doux écoulement des jours subventionnés, entre les quatre murs plâtrés d’un quelconque enclos universitaire de Montréal, et au milieu de la petite faune (jamais ce terme n’aura été aussi approprié) du grand ratage intellectuel québécois.
Alain Roy a un joli terme pour qualifier la “folie académique” de l’élite québécoise : la dementia prudentia. Quelle formule! La justesse qui émane de ces syllabes latines, mes amis! Oh la la! Alain Roy s’est-il résigné à ne plus recevoir d’invitations pour des 5 à 7 dans l’une ou l’autre de ces “librairies-bistros” pseudo-françaises où l’on souffre silencieusement de la faim jusqu’à neuf heures, par simple souci de ne pas manger à six heures, comme tous les Québécois? Eh bien soit! Le prix du style, le prix à payer pour faire une oeuvre, nous dit Alain Roy entre les lignes de son merveilleux roman, réside dans la dérogation souveraine à toute dementia prudentia. Et de fait cette leçon magnifique innerve chacune des pages de L’Impudeur.
Pour une fois, voici un écrivain québécois qui ne verse pas dans la sacralisation de la femme, ni dans l’éloge du marasme sentimental, et qui, dégagé de l’authenticité factice du “je” (”première personne de l’aveuglement“), entreprend de voir les choses telles qu’elles sont. Certains esprits superficiels n’ont vu dans L’Impudeur qu’un “roman à thèse” qui s’opposerait sur un plan intellectuel aux postures “médiatiques et littéraires” de Nelly Arcan. Ça me semble court, très très court. Pour ne pas dire idiot. Et plutôt pratique pour ne pas lire ce qu’il y avait réellement à lire dans cette oeuvre d’Alain Roy.
Alain Roy n’a évidemment pas écrit un “roman à thèse”, pas plus qu’il n’a défendu “d’idée” : il a seulement écrit - et la chose semble inconcevable à nos pauvres ploucs de la dementia prudentia - un roman imprégné d’une pensée. Eh oui. Un roman. Avec. Une. Pensée. Je sais que ça peut sonner bizarre pour nos Québécois romantiques, eux qui ont toujours cru que le roman ne pouvait s’apparier qu’aux sentiments, excluant par le fait même toute forme de pensée séparatrice.
Un roman recelant une pensée, c’est un roman où l’on peut écrire à sa guise à l’imparfait du subjonctif, dissertant ici et là sur la société et les moeurs, entre deux paragraphes où le dérisoire pathétique de l’époque se voit mis en scène, tantôt dans une conversation virtuelle, tantôt dans la “grimace d’actrice porno” d’une jeune étudiante de vingt ans.
Il faut lire ce passage où Xavier, chargé de cours dans une université, voit sa jeune étudiante de vingt ans, “lectrice du marquis de Sade“, tenter de le “séduire” à la façon modernitaire. Devant le refus bafouilleur du jeune homme, qui souffre d’avoir une éducation, c’est-à-dire d’avoir un certain sens des responsabilités et de la distance symbolique, la jeune fille se transforme en sorcière grotesque, exactement comme le ferait une enfant face au refus d’un adulte.
Le visage de l’étudiante se durcit. Elle dévisageait Xavier de ses petits yeux durs et ronds comme des billes. S’il pensait pouvoir jouer les prudes avec elle, eh bien non, ça ne se passerait pas comme ça! Elle enfonça le visage de Xavier dans sa poitrine et se mit à rebondir sur lui en faisant des grimaces d’actrices porno.
Même brutalité splendide dans la description de Vanessa enceinte, perdue dans la jungle féérique de sa célébrité soudaine à Paris :
Elle allait être mère, mais elle avait été elle-même aussi un petit bébé, comme celui qu’elle portait dans le creux de son ventre, un bébé qui avait tété le sein de sa maman, comme celui téterait bientôt le sien! Elle revit le petit éléphant rose en peluche qui avait été le fidèle compagnon de ces années. Par un troublant effet d’osmose, elle devinait le moindre geste, le moindre mouvement, le moindre tressaillement du petit être qu’elle avait été et qu’elle portait maintenant en elle, avec qui elle ne faisait plus qu’un. En ces solennels moments de communion, il lui semblait qu’elle pénétrait enfin dans le sanctuaire de la Vie, dans ce lieu sacré où la Vie est plus large et plus pleine parce qu’elle traverse toutes les frontières que dressent nos esprits cartésiens entre les corps et les êtres. Vanessa était le véhicule de la Vie ; le souffle de la Vie passait à travers elle et le bébé qui se nourrissait d’elle, de sa substance, de tout ce qu’elle-même mangeait et buvait afin de combler son douloureux appétit de vivre. L’avidité de l’enfant devenait la sienne ; et Vanessa, dans une sorte de violent emportement, remuait les lèvres comme le font par instinct tous les petits mammifères.
Aïe, aïe, aïe. Combien de chefs d’inculpation dans ces lignes pour irrespect de la religion maternelle? Pour “propagande haineuse”, comme diraient nos féministes d’État, lesquelles intriguent en ce moment même pour criminaliser à l’avenir ce genre de propos?
Il n’est pas très citoyen, Alain Roy. Les personnages auxquels va toute sympathie - on le sent bien dans le propos et dans le ton - tardent à s’engager dans la voie de l’avenir meilleur. Ils traînent la patte, se font prier, prennent des Xanax et assistent impuissants à la régression définitive de l’espèce. Roy voit bien que des femmes à poil s’affichent partout sur les panneaux publicitaires et dans la rue, dans des tenues primitives, si bien qu’on ne distingue plus trop chez certaines ce qui relève du sous-vêtement et du vêtement. Mais là où une féministe, ou je ne sais quel citoyen verrait une exploitation, ainsi qu’une victime sous le joug d’une force supérieure, Roy voit une matière à interrogation. Il ne s’indigne pas, il s’interroge ; il ne se laisse pas aveugler par les sentiments, il pense.
“La dénonciation de la femme-objet est bien connue, mais l’éprouvant supplice de Tantale que l’on impose aujourd’hui aux hommes mériterait qu’on s’y attarde“, écrit-il. Eh voilà. Surtout ces jours-ci alors que l’État, à travers son monstrueux, son indigne et son bouffon ministère de la Culture et de la Condition féminine, a rendu public un “plan d’action contre les agressions sexuelles”, grâce auquel il est désormais possible pour une femme de se dire sexuellement agressée sans avoir été touchée… Le glissement de sens ainsi opéré par “cette époque sans morale et moralisatrice” (dixit Alain Roy) transforme “l’agression sexuelle” en “agression à caractère sexuel”, et déplace l’entreprise puritaine de rééducation progressiste sur le plan du langage. (Veuillez noter que je reparlerai plus en détails de ce nouveau - et si aimable - “plan d’action” techno-progressiste dans un prochain billet.)
L’époque a quand même réussi quelque chose d’exceptionnel : la propagande féministe, combinée à l’essor prodigieux de l’intimidation judiciaire et égalitaire, a réussi à créer une société libertaire paradoxalement carcérale où les femmes peuvent se promener dévêtues dans la rue sans se faire le moins du monde importuner par les hommes - tous neutralisés par la loi égalitaire du respect “sans contact”. Évidemment, tout le monde dit trouver cela normal. Le travail de l’écrivain, au contraire, est de montrer que quelque chose ne va pas, et que la vraie persécution n’est pas dirigée contre la cible que nous indique le consensus de la communauté - en l’occurence, la femme-objet. Le roman est une démystification qui révèle la bestialité derrière l’angélisme des fausses victimes, et en même temps la bestialité qui se trame dans la jouissance qu’éprouve la communauté à s’illusionner sur l’objet de sa persécution.
Surplombant le théâtre des basses passions, Alain Roy, c’est le moins qu’on puisse dire, ne se fait pas d’illusion sur la capacité des êtres à aimer. Sur la femme, il écrit :
Rien n’est plus émouvant que la vulnérabilité soudaine qui afflige la femme, au milieu de sa vie, lorsqu’elle subit l’étiolement injuste de ses charmes ; c’est là le caractère si envoûtant de la « seconde beauté », dont tout le prix tient à sa précarité, de même que le soleil couchant est infiniment plus beau que les assommants rayons de midi. C’est à cet âge que la femme peut aimer vraiment, quand son désir de l’homme commence par être habité par le désespoir ; et pour l’homme, c’est alors une douce revanche, après toutes les vexations que lui ont causées dans sa jeunesse les jolies jeunes femmes qui sont des monstres d’égoïsme et de vanité.
Brider la niaiserie et la vanité des jolies jeunes femmes a de tout temps été un problème difficile. Quand les médiations institutionnelles tenaient toujours debout, et qu’il était encore envisageable de canaliser par ce biais les pulsions les plus destructrices en marge de la réalité, contenir la stupidité et l’arrogance des jolies jeunes filles était certes pénible, mais tout à fait possible en pratique. Ces cocottes pouvaient même dans certains cas devenir des femmes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Notre époque signe le triomphe - en même temps que la chute burlesque - de la petite reine, ce personnage à lulus avide de reconnaissance, de gloriole et de paternité de substitution.
D’un de ses personnages les plus cyniques, l’éditeur parisien Stéphane Brouffe, Roy écrit :
Depuis son second divorce, il avait eu quelques maîtresses dont il s’était lassé rapidement. Cela lui avait donné le loisir d’étudier le vice commun à ces drôlesses souhaitant se faire entretenir par des hommes comme lui, qui auraient pu être leurs papas, plutôt que de sortir avec des garçons de leur âge. C’était le vice de la paresse.
Et Roy de poursuivre, un couteau entre les dents :
Incapables de quoi que ce fût d’autre que d’essayer des vêtements dans des boutiques, de parler au téléphone sur les terrasses des cafés ou de sortir dans des soirées rave, ces paresseuses n’avaient que mépris pour le travail, cette chose vaine et harassante qui ne convenait pas à leur tempérament. Aussi trouvaient-elles parfaitement naturel de se la couler douce grâce au labeur de ces hommes défraîchis, pas encore vieillards mais pas loin, à qui elles faisaient don de leur jeunesse et de leur beauté. Quel intérêt auraient-elles à partir de zéro (avec un jeune homme sans le sou) quand elles pouvaient jouir tout de suite de ce qu’elles n’auraient pu obtenir qu’au bout de trente années de pénibles efforts?
Le vice de la paresse! Comme il est partout dans L’Impudeur! Chez chacun des personnages! Et pas seulement chez les midinettes! Tous ploient le dos, semble-t-il, sous l’influence d’une torpeur inexplicable et toxique. Engourdis par la paralysie sociétale! Par le ronron routinier de la rhétorique gauchisante et gender friendly! Piqués de temps à autre, bien sûr, notamment par les commentaires sarcastiques d’un arriviste anarchisant spécialiste de Bakounine, de Bataille et de demandes de subvention. Et voici que s’échangent des coups de poing grotesques, avec cette incompétence manifeste des intellectuels pour la bagarre… Embarras devant le secrétariat, fuite rapide sous le regard semi-paternel du directeur de département… Et puis, hop! l’action repart dans un autre sens, ou laisse la place à une réflexion sur la méconnaissance amoureuse… L’Impudeur est ainsi : un roman de moeurs avec ce sens si feuilletonesque, en cascades, de l’action romanesque, tel qu’on peut le goûter dans les dernières oeuvres d’un Balzac (La cousine Bette, Le cousin Pons).
En dépit de la variété des angles sous lequel on peut lire cette oeuvre, il me semble que L’Impudeur est également la répudiation d’une paternité symbolique déficiente, et l’imposition corollaire, par le coup de force de la réussite esthétique, d’une toute nouvelle paternité qui ne doit rien d’autre qu’à la littérature. Antoine le reconnaît lui-même : ce monde-ci, qui nous a été légué, est un monde invivable ou en voie de l’être. C’est par ce recul, par cette mise à distance que d’aucuns qualifieront de désespérée (et qui pourtant est condition même de l’espérance) que le roman prend véritablement forme, sous l’égide d’une autorité qui n’a plus rien à voir avec la fausse autorité des éternels fils mis en scène dans le roman - tel un George Marguerite, archétype du professeur soixante-huitard.
Comme dans tout vrai roman, il n’y a pas de “modèles à suivre” dans L’Impudeur. La Comédie racontée figure l’autonomie, et en même temps la solitude absolue de ce monde-ci, qui est un monde que rien ne pourrait sauver. Un monde déserté par l’art et la beauté, et où la seule règle inspirant les hommes se réduit à la maxime scientifique : “rien ne se perd, rien se crée”. Autrement dit, un monde où tout le monde croit retirer de son illusion de jouissance un supplément de distinction ontologique, alors qu’en réalité il n’y a de part et d’autre que du vide et de l’aveuglement. Or, ce monde c’est le nôtre, nous rappelle Alain Roy.
Dans un pareil contexte, où les faux maîtres ont achevé de détruire le monde et d’humilier les lois naturelles de l’intelligence humaine, que faire d’autre sinon que de goûter, pour une fois, à la volupté de se dissocier d’eux et à la liberté de les confronter? Ainsi Antoine ira au micro lors d’un colloque sur l’art contemporain, pour démontrer l’absurdité de la théorie d’un obscur intellectuel de l’Université de Glasgow, qui prétendait que l’art n’avait pas à “produire d’effets esthétiques”, c’est-à-dire de la beauté. Comme nous le savons tous désormais, n’est-ce pas, la beauté est une construction, un préjugé de l’ère classique… La beauté est une fabulation réactionnaire… “Ils étaient tous habillés en noir“, commente Antoine, qui sera forcé de quitter le colloque après qu’il eut échoué à raisonner la foule des bigots post-modernes. “Ils étaient tous sérieux comme des papes“, continue-t-il, comme pour se convaincre à haute voix qu’il n’a pas halluciné, qu’il était bel et bien devant des nouveaux curés, mais des curés qui n’auraient même pas cette fois l’excuse de l’élection spirituelle… La seule vocation des nouveaux curés progressistes en effet, c’est la mort… Le culte immodéré de la mise en terre de toutes les figures humiliantes et inégalitaires de l’Histoire… L’exécution finale de l’Occident, tel que le monde libre a pu le connaître avant nous… Le début d’un temps nouveau… Un temps nouveau où plus personne ne rit et où les jeunes hommes et les jeunes femmes ont toutes les difficultés du monde, apparemment, à se rencontrer et à se toucher.
Plus profondément, Alain Roy dévoile un drame de grand échelle, celui de la jeunesse qui se retrouve sous la responsabilité d’institutions qui n’en sont pas. Voir à cet effet le passage touchant où une “jeune femme plutôt jolie au regard triste“, qui travaille comme hôtesse dans le colloque sur l’art contemporain, sort de son ennui à la suite de l’intervention d’Antoine, allant ensuite le retrouver pour lui dire combien elle était d’accord avec lui mais qu’elle n’avait jamais osé avancer ce genre d’opinion en public. Alain Roy ne nous le dit pas explicitement, mais cette difficulté pour la jeunesse de s’extirper du nouveau totalitarisme anti-normatif explique pour beaucoup la misère sexuelle ambiante, et les invraisemblables obstacles - matériels et psychiques - que les jeunes gens d’aujourd’hui ne cessent de poser entre eux à mesure qu’on tente de leur graver dans la cervelle “qu’il n’y a plus d’interdit”. Plus tout le monde se dénude, plus les coeurs se ferment. N’étant plus le relais d’aucun volupté, les coeurs ne s’échauffent plus : ils pompent le sang, un point c’est tout. Et comme tous les tuyaux où il n’est question que de plomberie, ils finissent par rouiller.
On ne peut pas demander aux jeunes d’affirmer leur hypothétique “souveraineté” à un âge pareil. Une fois à l’université, ils font confiance à l’institution et ils prennent le moule qu’on leur donne ; que voulez-vous qu’ils fassent d’autre? La liberté critique, le rire oblique de l’ironie, le style tranchant ne concernent qu’une infime minorité d’esprits. La majorité des jeunes demandent autre chose à l’institution : un savoir vivre qui fera d’eux, une fois lancés dans la jungle de la réalité, des adultes forts qui ne seront pas complètement démunis face à l’adversité. Un savoir vivre, à tout le moins, qui leur permettra de sauver leur dignité, d’échapper à l’avilissement, de mener sans tambour ni trompette l’existence la meilleure possible : la plus douce, la plus profonde, la plus sensée. C’est exactement l’inverse qui se produit. Le “moule” proposé à ces jeunes, - car bien qu’il s’agisse de subversion déconstructionniste, ce n’est encore qu’un moule parmi d’autres - est un moule qui leur enseigne à vivre l’existence la plus chaotique, la plus vide et la plus insensée possible.
Je me souviens d’une “conférence” chez Olivieri où un ami, qui venait de quitter l’université, s’était aventuré - à l’instar d’Antoine au colloque d’art contemporain - à critiquer Spirale, une revue fréquentée par les bigots post-modernes. Aux panélistes, il disait ne pas comprendre où voulaient en venir les collaborateurs de cette revue ; et que chaque fois qu’il lisait un de leurs textes, il était irrémédiablement déçu par la confusion délibérée qui y était entretenue. Son intervention avait provoqué un léger malaise au sein de l’auditoire, lequel fut vite combattu par les antidotes habituels. Le plus intéressant cependant était cette jeune fille et ce jeune homme derrière nous, qui avaient ensuite touché timidement l’épaule de mon ami pour lui dire combien ils étaient d’accord avec lui. Je connaissais bien ces deux jeunes gens. Je les avais fréquentés lors de mon cours de maîtrise, et tous les deux travaillaient sur des sujets de “déconstruction”, dans le langage hermétique qu’ils venaient pourtant de renier en secret lors de cette conférence.
Une voix libre s’était élevée pour dénoncer l’imposture, et les jeunes gens avaient répondu à l’appel, soulagés. Mais pour une voix libre, combien d’injonctions? De contrats de recherche échappés? De subventions mirobolantes? De chantage mondain? Ce n’est pas tout d’être libre, il faut encore vivre. Le système est tel aujourd’hui qu’il est extrêmement coûteux de s’y opposer. Donnez-moi seulement le dixième de tout le fric que peuvent recueillir de l’État tous les apparatchiks subversifs de salon, et d’ici six mois à un an vous allez vous surprendre de la soudaine popularité de la critique conservatrice chez les jeunes… Tout à coup les étudiants vont faire des thèses sur ce sujet, tourner le dos à leur ancien fétiche… Après Lacan et Derrida, ils vont se passionner pour Raymond Aron…
Notre époque, qui sacralise effrontément la jeunesse, a tout simplement oublié que la jeunesse ne demandait rien de plus que d’être orientée, dirigée et formée. Des limites, de l’autorité, de la culpabilité, ELLE EN BAVE. Elle jouirait de voir rétablie du jour au lendemain la distance entre le maître et l’étudiant, entre les aînés et les jeunes, entre les homos et les hétéros. La jeunesse s’autodétruit parce qu’elle se désespère de ne plus pouvoir sortir de la prison de l’indifférenciation où elle est maintenue par des aînés qui n’en sont pas, à la tête d’institutions qui n’en sont pas, dans une réalité qui n’en est plus une.
Comme pour transposer ce drame dans la sphère privée et sexuelle, Alain Roy a composé une fin magnifiquement cruelle et poignante. Il a imaginé un théâtre de la destruction unique, où le dénommée Vanessa du Bois (qui s’appelle en réalité Vanessa Lirette…) termine son parcours de romancière exhibitionniste dans une chambre d’hôtel à Paris, partagée entre ses petits amis pédés et mondains d’un côté, et nul autre que George Marguerite de l’autre. Débarqué en catastrophe de Montréal pour lui déclarer un “amour pur”, George Marguerite, qui sent la fin approcher, est bien décidé à racheter son ancienne vie, faite de conquêtes viles et faciles auprès d’étudiantes sans relief. Il arrivera dans la chambre de Vanessa, au moment même où celle-ci, étendue sur son lit, est en train de cuver dans un désespoir complet son échec amoureux et existentiel.
Quand il pénétra dans la chambre du Ritz, Vanessa était assise dans son lit, la tête penchée de côté, les deux mains délicatement posées sur la petite bosse de son ventre. Plongée dans un état de rêverie, elle n’avait pas remarqué son entrée. Marguerite s’avança en silence, le souffle court, la bouche entrouverte. Il était dévasté. Jamais il n’avait rien vu d’aussi beau. Ce tableau de la jeune femme enceinte rêvassant surpassait toutes les Madones de Raphäel. Il tomba à genoux au pied du lit.
Ici Alain Roy touche au sublime. Quelle claque! Quelle violence lancée contre l’illusion romantique! Quelle victoire suprême de l’art! Quel triomphe de la lucidité, de la séparation, de la souveraineté romanesques! Alain Roy avec ce George Marguerite dérisoire, qui s’autoflagelle, enseignant déchu, aux pieds du lit d’une catin, fait écho à l’humiliation du Swann de Proust devant Odette… L’esthète leurré par sa compétence théorique, l’esthète trompé par sa fausse expérience, par la croyance renouvelée en la fusion avec la femme fantasmée : c’est une véritable mine d’or pour le romancier qui sait y faire… L’artiste raté soudain démasqué par l’artiste véritable…
L’Impudeur d’Alain Roy est une oeuvre exceptionnelle.