Résistance


Etat

Voici le ”communiqué” — écrit dans le style de la maison, mêlant ironie et mégalomanie — qui fut transmis un peu plus tôt aujourd’hui aux médias :

Un mot cordial (suis-je jamais désagréable ?) pour vous informer que l’essai attendu L’ÉTAT QUÉBÉCOIS ET LE CARNAVAL DE LA DÉCADENCE, publié aux Éditions de L’Intelligence conséquente, est présentement en vente à la Librairie Le Livre voyageur (3547, rue Swail — métro Côte-des-Neiges, près de l’UdM ; tél. : 514-736-0999). Veuillez noter qu’il est également possible d’en commander une copie par Internet en m’écrivant à l’adresse suivante : contact@carlbergeron.com. D’autres points de vente seront éventuellement annoncés dans les prochaines semaines.

Cet essai, en vente à la mi-juillet, sort donc en pleine période estivale — ce qui, je crois, suscitera les ricanements des experts en marketing. Et pourtant ! N’était-il pas préférable de sortir le livre avant l’automne, malheureuse saison des couleurs qui voit Espace Culture, comme à chaque année, déployer sa redoutable et grossière armada éditoriale, avec ses millions de pages falotes, précieuses, prudentes, grisâtres, insignifiantes — c’est-à-dire : subventionnées ?

L’ÉTAT QUÉBÉCOIS ET LE CARNAVAL DE LA DÉCADENCE, c’est 230 pages de feu, écrites dans les soubassements dostoïevskiens de l’hiver québécois, enfin disponibles sous une forme reliée, offrant au public la charge la plus violente et spectaculaire qui fût jamais lancée contre l’élite québécoise et ses substituts médiatiques.

Publié avec le parrainage bienveillant de L’Intelligence conséquente, un magazine critique qui ne cesse d’étonner depuis sa fondation improvisée en février 2008, L’ÉTAT QUÉBÉCOIS ET LE CARNAVAL DE LA DÉCADENCE sonne le glas de la minauderie techno-progressiste et en appelle au retour en force du sens commun dans l’intelligence politique.

L’entreprise européenne devient, pour les élites, une voie de contournement des peuples. On peut même se demander si l’objectif, ne serait-ce qu’inconscient, des “bâtisseurs d’Europe”, n’est pas d’en finir, non seulement avec ces populations imprévisibles, mais, plus largement, avec les tourments de la politique. Désormais équipée du logiciel adéquat, l’humanité n’aurait plus qu’à se mettre en pilotage automatique — les gouvernants, selon [Alain] Minc, n’ayant “d’autre liberté que de se fixer sur les boussoles mondiale et européenne“.

[...]

Le processus qui voit l’apolitisme devenir l’idéologie du temps se déploie tout au long des années 90 en même temps que chaque “avancée” de l’Union est offerte aux peuples avec l’insistante persuasion de ces vendeurs à qui l’on cède pour qu’ils cessent leur boniment. Inutile de “sortir l’Europe par les urnes”, elle revient par d’autres urnes. “La démocratie jusqu’à ce que oui s’ensuive“, énoncera L’Humanité.

[...]

En France, on se gardera bien de réitérer la malheureuse expérience de Maastricht après la conclusion, en 1997, du traité d’Amsterdam. Mais la mauvaise surprise viendra de l’ancien bon élève promu au rôle de cancre. Le 8 juin 2001, les Irlandais rejettent le traité de Nice par 54% des voix. Dans toutes les capitales européennes, la consternation le dispute à la réprobation. “Pas question de renégocier le traité“, déclare-t-on sans fioritures, ce qui revient à affirmer que le vote irlandais est nul et non avenu. Tollé immédiat dans les capitales européennes. Le lendemain du scrutin, les présentateurs des bulletins d’information radiodiffusés sont visiblement estomaqués. Pourquoi, tout d’abord, les Irlandais ont-ils mal voté ? L’explication de cette faute collective est un déficit de communication ou de pédagogie. Autrement dit, c’est parce que l’affaire leur a été mal expliquée. Nul ne semble envisager que les Irlandais pourraient avoir de sérieuses raisons de rejeter le texte.

[...]

Refusant d’écouter la rumeur qui vient de “la vie en-dessous, là où sont les gens”, pour reprendre la formule de Jean-Paul II, les classes dirigeantes n’entendent-elles pas, messianisme européen aidant, s’affranchir de toute responsabilité à l’égard des sociétés ? Le philosophe allemand Hans-Magnus Enzensberger commente ce qui ressemble à une forme d’autisme des élites politiques. “Sans cesse, on constate que même les signaux flagrants et les échecs électoraux cinglants ne servent pas de leçon au personnel politique, écrit-il. Après la débâcle que constitua le vote des Danois sur l’Europe, le réflexe unanime de tous les cadres fut de dire : “raison de plus ! On ferme les yeux et on fonce !” Même surdité, poursuit-il, chez l’administration américaine face aux émeutes de Los Angeles, dans l’État japonais et son parti dominant face aux ravages criminels de la corruption.” On pourrait cependant rappeler le dicton populaire qui affirme qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Manifeste dans les comportements à l’égard du dogme européen et dans l’encensement sans nuances dont il est l’objet, cette fracture entre “branchés sans frontières” et “repliés frileux” est, bien plus profondément, caractéristique des temps. Évoquant la rumeur d’Abbeville qui vit les inondés de la Somme crier à la conspiration de Paris, Philippe Muray y déchiffre la métaphore du “dégoût” manifesté vis-à-vis de l’élite actuelle et de son incroyable contentement de soi”. “La France d”’en bas”, comme on nomme maintenant l’ancien monde réel, écrit-il, se sent inondée par la France d”’en haut” qui roule en Mégane cabriolet, fréquente les greens et habite des lofts remplis de droits de l’homme. La France moisie est victime de la France à roulettes. Paris déborde sur le reste du territoire, et celui-ci se voit noyé dans les eaux glacées du bon, du beau, du bien, de l’écologiquement correct, du moralement irréprochable. Même s’il n’a peut-être pas les moyens de le formuler ainsi, le peuple sait maintenant qu’il n’a plus d’autre ennemi que le ‘people’.

Le divorce, ainsi, semble consommé. Il n’est même plus besoin de changer le peuple qu’on peut se contenter d’ignorer en lui substituant le fumeux et docile concept d’opinion. Les sociétés européennes ne seraient plus que des véhicules lancés à toute vitesse dont aucun conducteur ne pourrait infléchir la trajectoire. En aurait-on, alors, fini avec la Cité ?Durant des siècles, écrit Hannah Arendt, des hommes sont entrés dans le domaine public parce qu’ils voulaient que quelque chose d’eux-mêmes ou quelque chose qu’ils avaient en commun avec d’autres fût plus durable que leur vie terrestre.” Rien n’impose d’abandonner cette ambition. Rien, sinon le renoncement des élites et l’acceptation, fût-elle résignée, des peuples. Lesquels ne sont pas acquis pour l’éternité. L’Histoire, en somme, est toujours écrite par les hommes. Que ceux-ci renoncent à renoncer et il redevient possible d’agir sur le monde.

Élisabeth Lévy. Les maîtres censeurs, 2002.

Brassard

Jacques Brassard est une personnalité incontournable de l’histoire politique québécoise. Impliqué au PQ dès la fondation du parti en 1968, il fut élu député sous cette bannière dans le comté de Lac-Saint-Jean en 1976. Il devint ministre du Loisir, de la Chasse et de la Pêche sous Lévesque et Johnson, avant de devenir whip en chef de l’Opposition officielle de 1985 à 1994, tout en participant de près aux travaux de la Commission Bélanger-Campeau sur l’avenir constitutionnel du Québec en 1990-1991. De retour au pouvoir avec le PQ en 1994 sous Parizeau, il aura la charge de plusieurs portefeuilles ministériels, dont celui, sulfureux, des Affaires intergouvernementales canadiennes en plein tumulte post-référendaire, de 1996 à 1998. Dans la foulée du départ de Lucien Bouchard, il démissionne comme député et ministre en janvier 2002.

Depuis, il est chroniqueur pour le Quotidien, où il se démarque par une plume incisive, qui révèle au public une sensibilité conservatrice occultée par des décennies d’engagement souverainiste. Que ce soit par ses opinions sur Israël et les États-Unis, sur l’écologisme ou le dogmatisme du politiquement correct, Jacques Brassard rompt avec le consensus progressiste québécois et propose une autre façon - plus lucide, plus courageuse - d’aborder la réalité politique québécoise. Retiré de la vie politique, il ne continue pas moins à y contribuer de manière significative.

L’Intelligence conséquente s’est récemment entretenu avec lui.

 

L’Intelligence conséquente : Jacques Brassard, ceux qui vous lisent se demandent spontanément une question : considérant vos idées, vos convictions de plus en plus affirmées dans les pages du Quotidien, comment avez-vous pu travailler si longtemps au sein d’un Parti Québécois qui a cessé depuis un bon moment, il me semble, d’être une coalition de nationalistes pour devenir d’abord et avant tout un parti de gauche ? Était-ce parce que vous pensiez encore la souveraineté atteignable à court terme ou est-ce tout simplement parce que votre départ du pouvoir vous a permis de mettre à jour vos convictions, de les revisiter pour mieux les affirmer ?

Jacques Brassard : Bien sûr que j’ai changé. Sur le plan intellectuel, il va sans dire. Et cela est normal, à moins d’être un robot équipé d’un unique logiciel. À 20 ans, en 1960, j’étais gauchiste, fasciné par la Révolution à l’instar des héros de Malraux, et séduit par la fabuleuse « mécanique » marxiste. D’ailleurs, il y a toute une section de ma bibliothèque contenant les vestiges de cette époque : Marx, Lénine, Mao, Guevara, Fanon, ainsi que toute la collection de Parti pris, une revue québécoise marxiste. Je ne lis plus aucun de ces livres, mais je les garde comme des artéfacts de mon passé.

J’ai bien vite constaté que le socialisme, en s’incarnant dans des États communistes, devenait une terrible calamité économique et sociale, engendrait la misère et se révélait congénitalement liberticide. L’Archipel du goulag me purgea l’esprit de tout le bataclan marxiste-léniniste. Et aujourd’hui encore, connaissant l’horrible bilan du communisme (100 millions de victimes), je n’arrive pas à comprendre que des jeunes altermondialistes et de vieux gauchistes soient encore envoûtés par ce bric-à-brac idéologique. C’est ahurissant !

Je suis donc devenu social-démocrate derrière René Lévesque à qui je vouais une admiration sans borne. J’étais, comme on disait à l’époque, un « lévesquiste » inconditionnel. Et c’est au moment de l’opération « Déficit zéro », avec Lucien Bouchard, que j’ai pris conscience que la social-démocratie pratiquée depuis 40 ans avait engendré un État-mammouth surprotecteur (une sorte de “nounou”), un État interventionniste tous azimuts, surendetté et nous faisant porter le plus lourd fardeau fiscal en Amérique. C’est à ce moment que j’ai compris que le terme « progressisme », ce qualificatif considéré dans toute la gauche comme étant plein de noblesse, de grandeur et de compassion, signifiait en réalité « étatisme ». Et qu’il n’avait pas grand chose à voir — pas toujours, du moins – avec le progrès réel.

Avec la retraite, j’ai eu le temps et la liberté de revisiter, comme vous dites, mes convictions. De les approfondir aussi. En fréquentant les grands penseurs libéraux (Hayek, Von Mises, Revel, Tocqueville, Pascal Salin, etc.), mais aussi les néo-conservateurs (Guy Millière et Yves Roucaute, par exemple).

 

L’I. C. : Vous le répétez souvent, le Québec est entravé sur le plan technocratique et bureaucratique. L’État semble de plus en plus décidé à contrôler tous les aspects de nos vies. Une des conséquences de cette manie réglementaire est d’étouffer la croissance économique québécoise, ce dont les régions du Québec sont les premières victimes. Croyez-vous qu’il soit possible pour le Québec de se déprendre du social-étatisme ? Voyez-vous un tel jour arriver avant que nous n’y soyons forcés par une crise qui prendrait la forme d’un choc assez brutal avec le réel et ses lois économiques fondamentales ?

J. B. : J’affirme, même si ça déplaît à mes amis péquistes, que nous sommes allés trop loin dans le voie de l’étatisme, ou de ce que vous appelez le « techno-progressisme ». Cette propension, considérée comme hautement honorable, à élargir le champ d’action de l’État, affecte tous les partis depuis des décennies. Incluant le Parti Libéral, qui n’a de libéral que le nom, car il s’agit d’un parti social-démocrate tout comme le Parti Québécois. Toutefois, ce dernier l’est davantage puisque sa culture est toute imprégnée d’une grande dévotion envers l’État et aussi d’une méfiance systématique à l’endroit de l’économie de marché et de l’entreprise privée. L’ADQ n’est pas contaminé par ce culte du « tout-à-l’État », il est vrai, mais comme ce parti n’est pas près d’accéder au pouvoir, il y a peu de chance de voir bientôt l’État subir une vraie cure minceur…

Peut-on, me demandez-vous, se « déprendre du social-étatisme » ? Il y a bien quelques lueurs d’espoir : amorce d’une action contre la dette publique ; baisse du fardeau fiscal ; découverte par le PQ de l’importance centrale de « la création de la richesse ». Mais les résistances demeurent fortes au sein de toute la classe politique. On le constate, par exemple, lorsqu’il est question de la place du privé dans le système de santé. À l’exception encore une fois de Mario Dumont, la classe politique monte vite aux barricades pour défendre le monopole d’État quasi soviétique en cette matière. Pourra-t-on un jour s’extirper de cette mélasse social-étatiste, qui porte l’étiquette séduisante de « progressisme » ? Je le souhaite mais, comme dirait Achille Talon, un doute m’assaille !

 

L’I. C. : L’ingénierie sociale n’est pas qu’un problème économique. Nous voyons depuis plusieurs années le gouvernement multiplier les entreprises d’ingénierie morale et identitaire au nom de la tolérance, de l’ouverture à l’autre, ce qui nous a conduits à reconstruire la famille en dehors de son modèle traditionnel et à multiplier les campagnes de sensibilisation pour discréditer tous les comportements sociaux traditionnels. Le gouvernement, au nom du bien vivre, du bien manger, du bien aimer, du bien faire l’amour, nous matraque avec sa morale égalitariste sans aucun égards pour une certaine décence, et sans respect non plus pour l’héritage judéo-chrétien du Québec. Regardez-vous avec inquiétude cette volonté de reprogrammer tous les comportements sociaux pour les conformer à la morale soixante-huitarde ? Ou croyez-vous que les vieilles valeurs durent longtemps et qu’elles sauront résister au progressisme moral ?

J. B. : Les vieilles valeurs et la morale judéo-chrétienne sont toujours présentes au sein du peuple. Ces valeurs morales sont au cœur, rappelons-le, de la civilisation occidentale. Mais, partout en Occident (donc au Québec aussi), chez les élites intellectuelles et la classe politique, le relativisme moral et culturel contamine tout. Tout est confondu, le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux, et tout est justifiable : le fanatisme, l’extrémisme, l’à-plat-ventrisme, l’obscurantisme, la reddition. Même le terrorisme bénéficie de l’indulgence des progressistes car il est engendré, n’est-ce pas, par la misère. Ce qui est faux, mais de faire semblant de le croire justifie la complaisance à son égard. Rappelons-nous Pierre Falardeau se drapant dans les drapeaux du Hezbollah.

Le plus déplorable et le plus inquiétant, c’est que notre système d’éducation est infesté par cette idéologie relativiste. Le plus bel exemple, c’est le cours d’Éthique et de culture religieuse qui sera bientôt enseigné dans nos écoles. Le jeune et brillant intellectuel Mathieu Bock-Côté a bien raison de le qualifier « d’utopisme malfaisant ». « Certains esprits cocasses, écrit-il (et je suis bien d’accord avec lui), se réjouissent de la laïcisation de l’école alors qu’on s’apprête à la confier pour de bon à un nouveau clergé, au service de la religion multiculturelle avec ses dogmes et son catéchisme ». Cette nouvelle religion, qui s’enseigne déjà dans nos écoles, consiste en une macédoine socialo-écolo-pacifiste assaisonnée d’altermondialisme et de haine de soi — je veux dire d’exécration de la civilisation occidentale. Je constate chez mes petits-enfants l’adhésion à cette religion post-moderne. On n’est pas sorti du bois !

 

L’I. C. : Vous ciblez souvent les écologistes, qui semblent vos ennemis prioritaires. Vous n’hésitez pas d’ailleurs à reconnaître dans l’écologisme une forme de religion séculière, toute vouée à la mère Gaïa, et qui trouverait la présence humaine bien encombrante pour l’avenir de la planète. Au nom d’un monde repeint en vert, on semble bien décidés à limiter considérablement les libertés humaines, désormais contradictoires avec le « développement durable », la lutte au « réchauffement climatique » ou tout simplement avec la « survie de la planète ». Croyez-vous qu’il y ait dans l’écologisme les germes d’un nouveau totalitarisme ?

J. B. : L’écologie, qui se voulait une science nouvelle, ayant comme objet l’étude des écosystèmes, a dégénéré en écologisme, le  « isme » révélant qu’elle s’est transmuée en idéologie. Le cœur de cette idéologie, c’est le culte que nous devons vouer à Mère-Nature, la Gaïa de Lovelock. Et là aussi, le relativisme domine, en ce sens qu’au sein de la biosphère toutes les espèces se valent et sont sur le même pied. L’espèce humaine n’a pas plus d’importance que les autres, elle n’est pas plus importante que la limace ou le lichen. C’est toutefois une espèce nuisible et malfaisante dont il convient de contrôler les actes et de contraindre les mauvais penchants, et qu’il est impérieux d’assujettir à des gourous détenteurs d’un diplôme de sauveurs patentés de la planète.

Quand on observe les comportements et les revendications de la mouvance verdoyante, il est légitime de craindre la mise en place d’un État écolo. Il serait, je vous l’assure, tout aussi totalitaire que les États fascistes et communistes d’autrefois. Au nom de la préservation de la Nature, les vils humains que nous sommes seraient écrasés sous une chape de plomb de lois, de règlements, de directives, de contraintes, d’interdits, de sanctions, de remontrances, de punitions. Bref, un régime tout aussi liberticide que les régimes communistes. Il y a au cœur de l’idéologie écolo une profonde détestation de l’être humain. Il pourrait même y avoir, au sein d’un État écolo, des « camps de rééducation » pour nous apprendre à consommer moins d’eau, à ne pas manger de hamburgers et à retenir notre respiration pour produire moins de CO2. Ne confions surtout pas l’État aux écolos ! Il est vrai qu’ils ne sont pas près d’accéder au pouvoir, mais leur idéologie est devenue, à bien des égards, la pensée unique en Occident. On le voit à la façon dont on traite – comme des parias ! – les sceptiques du réchauffement anthropique. N’oublions jamais ce que nous disait Jean-François Revel : « Toute idéologie est un égarement… C’est une construction a priori, élaborée en amont et au mépris des faits et des droits, c’est le contraire à la fois de la science et de la philosophie, de la religion et de la morale. » Et, je le répète, l’idéologie écolo est tout aussi dangereuse que l’idéologie marxiste-léniniste.

 

L’I. C. : L’anti-américanisme mine le Québec. Il s’accompagne plus souvent qu’autrement d’une complaisance désarmante envers la « cause » palestinienne, sans aucune considération pour la situation pourtant difficile d’Israël. Comment expliquez-vous cette forme de pensée radicalement anti-occidentale ? Y voyez-vous une forme de mauvaise conscience qui ruinerait secrètement notre société ? Où y reconnaissez-vous le symptôme d’une élite dévorée par l’idéologie anti-occidentale et négligeant cette réalité bien simple : le Québec s’enracine dans la civilisation occidentale et devrait avoir une certaine sympathie pour les autres nations qui composent cette civilisation.

J. B. :  Quand vous dites que « le Québec s’enracine dans la civilisation occidentale et devrait avoir une certaine sympathie pour les autres nations qui composent cette civilisation », vous énoncez une évidence. Alors, comment se fait-il que la haine de cette civilisation – à laquelle nous appartenons — soit si dominante chez nos élites intellectuelles et artistiques de même que dans l’univers médiatique et la classe politique ? Cette haine de soi est-elle un symptôme de déclin et de pourrissement ? On pourrait le croire, surtout quand on voit qu’elle est à la fois plus intense et plus pathologique lorsqu’elle a pour objet les deux nations, États-Unis et Israël, qui mènent courageusement le combat contre les forces destructrices anti-occidentales. « Mauvaise conscience », dites-vous ? Sans doute ! Mais aussi une dérive idéologique tout aussi dangereuse que la dérive socialo-marxiste. Le Palestinien a remplacé le Prolétaire comme incarnation exemplaire de l’Opprimé et de la Victime. Il convient donc de voler à son secours en métamorphosant Israël en agresseur alors qu’il est, depuis 60 ans, l’agressé. Il faut vraiment être aveuglé par la haine de l’Occident et un anti-américanisme démentiel pour se laisser ainsi manipuler par la propagande islamo- palestinienne.

« Partout où nous tournons nos regards sur les cinq continents, écrit le philosophe Yves Roucaute dans La puissance de la liberté, je vois la même haine. Quelle conscience peut s’étourdir à ce point de ses chimères pour ne pas voir l’universalité du terrorisme ? La réalité de la Quatrième Guerre mondiale ? Et la nécessité de l’affronter sans attendre. » Heureusement, les États-Unis d’Amérique ont compris, après le 11 septembre 2001, qu’une autre guerre mondiale venait d’éclater. Elle avait cependant commencé bien avant l’effondrement des tours jumelles de New York, mais le président Clinton l’avait ignorée. Le président Bush, lui, aura eu le mérite de prendre toute la mesure de cette singulière et horrible déclaration de guerre et de désigner l’ennemi sans détour : le terrorisme et l’obscurantisme islamistes dont l’objectif proclamé est la destruction de la civilisation occidentale. Ignorer cette réalité, comme le font les pacifistes et les défaitistes de toutes catégories, c’est contribuer objectivement à l’anéantissement des valeurs et des fondements mêmes de l’Occident. C’est triste à dire, mais « l’esprit de Munich » est toujours bien vivace.

 

L’I. C. : Vous l’avez souvent constaté : il y a un problème identitaire au Québec, où le multiculturalisme officiel carbure à la négation de l’identité nationale québécoise. Une certaine intelligentsia au pouvoir semble ne reconnaître dans le désir de réaffirmation identitaire qu’une simple manifestation d’intolérance, de xénophobie ; de racisme, même. Vous croyez nécessaire de réaffirmer l’identité nationale québécoise : avez-vous une idée de l’avenue à prendre pour mieux sortir de la mauvaise conscience ? Croyez-vous qu’il soit possible au Québec de parler sérieusement d’immigration ou d’identité sans risquer la disqualification par les censeurs médiatiques ?

J. B. : Dans les cénacles intellos et les tours d’ivoire universitaires, se préoccuper de l’angoisse identitaire des Québécois est considéré comme un réflexe archaïque du plus mauvais goût. Désormais, la nation se doit d’être civique, c’est-à-dire n’avoir comme critères que la citoyenneté et la territorialité. La nation québécoise, selon ces beaux esprits, est donc constituée de tous les citoyens qui habitent le territoire québécois. Point à la ligne. Et n’ayons surtout pas la grossièreté des moyenâgeux en tentant d’introduire dans le concept de nation des critères « ethnique », culturel, patrimonial et historique. Pouah ! Quelle étroitesse d’esprit ! Quelle manque d’ouverture !

Pour moi, le concept de nation civique apparaît sans doute comme très inclusif mais il est d’une grande indigence de contenu. La nation dite ethnique, par contre, est riche de toute la culture et de toute la mémoire d’une collectivité particulière, c’est-à-dire, pour l’essentiel, les descendants des Français enracinés en terre d’Amérique depuis 400 ans. « L’espace culturel québécois, écrit Gérard Bouchard (oui, le commissaire !), n’est pas vierge, il est fortement structuré en vertu d’une dynamique collective vieille de quatre siècles, au sein de laquelle la composante francophone a toujours pesé d’un poids prépondérant en raison à la fois de son nombre, de son ancienneté et de son action vigoureuse. Il est impossible, sociologiquement, que cette composante massive retraite tout à coup des lieux symboliques qu’elle a aménagés au cours de l’histoire (langue, coutumes, symboles et le reste) et renonce en quelque sorte à ce qu’elle est. Il est par conséquent inévitable que la culture commune soit très fortement imprégnée de la vieille culture canadienne-française - et celle-ci n’a pas à s’en excuser. » Un tel point de vue ne me paraît pas très… interculturel ! Il en découle cependant que les nouveaux venus doivent entreprendre une démarche d’intégration à la culture commune dont la prépondérance s’appuie sur quatre siècles d’histoire. Et ultimement, ce devrait être une intégration assimilatrice, rien de moins. Comme aux États-Unis où les enfants et les petits-enfants des immigrants sont devenus des Américains… « pure laine » ou, si l’on veut, « de souche ». Comme en France aussi, où les descendants d’immigrants espagnols, portugais, polonais, italiens, russes, hongrois (comme Sarkozy), etc. sont devenus des Français à part entière. Et si la France est actuellement aux prises, dans des banlieues qui sont des zones de non-droit, avec des masses d’immigrés réfractaires à leur « francisation », c’est tout simplement que le processus d’intégration-assimilation est en panne.

La solution pour le Québec ? Je vous dirais l’Indépendance. Je suis, vous le savez, un vieux séparatiste et je demeure persuadé que pour s’extirper du multiculturalisme (et de l’interculturalisme, ce qui est la même chose) qui constitue un paradigme central du fédéralisme canadien, le Québec doit avoir en mains tous les outils lui permettant de mettre en branle une véritable et efficace politique d’intégration-assimilation des immigrants et de leurs descendants. Et pour avoir la pleine et entière maîtrise d’un tel processus, il est impératif d’être un pays indépendant. C’est ce que pensait d’ailleurs Gérard Bouchard avant d’être nommé co-président de la Commission sur les accommodements raisonnables.

Manent

       Il est plausible de soutenir que la destruction du point de vue politique parmi nous a sa racine intellectuelle la plus profonde dans une incompréhension de plus en plus insurmontable de ce qu’est l’action humaine ou la « vie pratique ».

       D’un mot : l’action humaine n’a plus pour nous de légitimité, et même, finalement, d’intelligibilité que si elle peut être subsumée sous une règle universelle de droit, ou sous un principe « éthique » universel - que si elle peut être décrite comme une application particulière des droits universels de l’être humain. Curieusement, [...] ce trait rapproche notre radicalisme éthique de ce qui semble d’abord son ennemi par excellence, son antagoniste extrême, le « fondamentalisme » religieux. Pour ce dernier aussi, l’action humaine n’est légitime que comme application de la loi, une loi enracinée non pas dans le partage d’une même humanité mais dans le vouloir souverain de Dieu qui l’a révélée à la communauté des croyants. Ces deux conceptions de l’action droite comme conformité à la règle légale - une règle comprise, je le répète, de manières très différentes dans les deux cas - rendent en tout cas très difficile l’action politique proprement dite parce que l’une comme l’autre privent la délibération politique de sa légitimité et pour ainsi dire de sa raison d’être. À quoi il faut ajouter qu’elles rendent impossible, chacune pour ses raisons propres mais également, l’élaboration d’un terrain commun minimal entre notre démocratie extrême et le fondamentalisme religieux, élaboration qui ne peut reposer que sur une démarche spécifiquement politique. Il n’y a pas de règle générale, pas de règle universelle de droit, qui permette d’arbitrer judicieusement, et d’une manière conduisant à un peu de compréhension réciproque et de paix, entre ceux qui ne veulent connaître que les « droits de l’homme » et ceux qui ne veulent connaître que les « droits de Dieu ».

 

- Pierre Manent. La raison des nations, Gallimard, 2006.

Muray

       On joue sur les mots quand on fait encore de la Culture l’éminente expression de la dignité humaine, un facteur essentiel de la liberté et puis quoi encore ? Il faut en finir avec ce chantage. Ce n’est plus du tout de ça qu’il s’agit. Dans ce domaine aussi, comme pour les autres marchandises, le nom survit à la transformation du contenu. La Culture, de nos jours, est l’un des agents les plus efficaces du Bien radical, cet horizon de notre fin de siècle vers lequel pérégrinent avec ferveur tant de libidos inoccupées. C’est le brouillard lyrique à l’intérieur duquel tout art particulier devient irrepérable, sauf comme élément parmi d’autres de l’établissement de la Bienfaisance planétaire. Il existe la même différence entre la Culture et l’art qu’entre la procréation et le sexe, entre l’instinct de survie anonyme de la collectivité humaine et cette négation rayonnante de toute collectivité que représente un acte érotique isolé en coulisses. Qu’on ne s’étonne donc pas si l’art a pu, de nos jours, aux applaudissements de tous, devenir une des régions de la pédagogie : c’était vraiment que la famille, la collectivité, l’anonyme Positivité, l’avaient récupéré sous forme de sépulture. L’école n’enseigne jamais que ce qui est bon pour l’espèce parce que toute vie s’en est retirée. Éducation sexuelle hier, éducation artistique aujourd’hui : même domination de la volonté de persistance de l’humanité en général sur les individus périssables. Même triomphe de la Totalité sur les cas particuliers. Triomphe en musique, bien sûr. En poésie. En lyrisme. Avec l’aide de l’art. Et pour le bien de l’art. Pour sa disparition dans le Bien commun. Besoin de fête des hommes, escamotage de l’art : les deux choses sont liées comme la cause et l’effet.

       Je n’ai pas eu le temps, cette fois, de parler de la littérature ; mais qu’importe, je viens d’en faire. Un dernier mot seulement. Toutes les fêtes tournent mal, c’est pour ça qu’elles sont drôles. Comme la littérature qui s’ouvre pour les noyer.

 

- Philippe Muray. “Et pourquoi des artistes en temps de culture ?” [1995], Rejet de greffe. Exorcismes spirituels - tome I. Belles Lettres, 2006.

Pierre-Karl Péladeau a raison. Si je ne suis pas aussi optimiste que lui, c’est le moins qu’on puisse dire, quant aux effets bénéfiques sur les masses de la révolution dite numérique, il n’en demeure pas moins que j’en reconnais l’existence. En 2008, les gens passent plus de temps devant leur ordinateur que devant leur télévision. Personne n’aurait pu prédire cela il y a cinq ans à peine.

Que sera Internet dans dix, quinze ans ? Le lieu, assurément, d’un bouleversement inimaginable dans le domaine de l’information.

Plusieurs ont noté l’apparition des blogues, mais sans plus. “C’est un accessoire ludique“, a-t-on dit, suggérant par là qu’il ne s’agissait que d’une extension du vrai travail sur papier. Or, c’est beaucoup plus profond que ça.

C’est toute la façon que nous avons de commenter l’actualité qui changera avec l’Internet. L’Intelligence conséquente expérimente cela, en se servant des médias traditionnels comme d’un matériau. La nouvelle n’est plus que la nouvelle, c’est aussi la nouvelle telle qu’elle est traitée par les médias. L’espace médiatique traditionnel, enroulé sur lui-même, est en pleine asphyxie. Il n’est plus soutenu par son dynamisme propre, mais par le pouvoir symbolique de légitimation dont il est encore le dépositaire. Les salaires y sont excellents ; on se refile des tuyaux ; on se renvoie l’ascenseur. Mais personne ne crée à l’intérieur de ces boîtes. Il n’y a plus de vie. C’est pourquoi ces entreprises, si elles s’en tiennent à leur forme actuelle, sont condamnées à mourir à long terme.

Les médias traditionnels ne mènent plus le jeu qu’en apparence. De plus en plus, le pouvoir de représentation induit par l’Internet brouillera les cartes.

Évidemment, les intellectuels étant plus habitués à remplir des demandes de subvention que des demandes d’immatriculation pour fonder leur propre entreprise, on peut s’attendre à ce que l’élite ne saisisse pas au vol cette occasion qui est lui est offerte.

Quelle occasion ? Celle de changer les règles du jeu.

L’Intelligence conséquente a plus de lecteurs par jour que n’en a Liberté pour tout un numéro trimestriel. Pour 0$ de coûts de production. Je ferai mes premiers investissements cet été, en professionnalisant le site pour pas plus de 600$. Ça, mes amis, ça s’appelle la réalité. La plate-forme web permet en outre une intervention immédiate dans l’actualité ; un système d’hyperlien efficace facilitant une propagation rapide des articles ; un mise en pages dynamique où la vidéo et le montage graphique sont facilement praticables. C’est un monde nouveau, qui demande à être exploité et défriché. Les plus audacieux devront s’attendre à des ricanements, car la légitimité symbolique ne viendra pas facilement. Elle se construira au fil des ans.

Dans les années soixante-dix, les soixante-huitard, en France, ont imposé la nouvelle donne en fondant une multiplicité de magazines qui font encore force de loi aujourd’hui dans l’espace médiatique dit traditionnel : L’Express, Le Point, Le Nouvel Obs. La société de consommation, la mobilité du capital, l’essor économique prodigieux de ces années leur ont permis de s’établir.

Nous ne profitons certes pas du même contexte économique, mais ce défaut est largement compensé par les moyens technologiques à notre disposition. L’exclusion complète des esprits libres du débat public, au Québec, doit les pousser à fonder leurs propres institutions dans ce nouveau cadre de développement, et à enterrer une bonne fois pour toutes leurs velléités de “réforme” à l’intérieur des médias traditionnels. Les techno-progressistes sont trop nombreux, et trop amoureux de leur décadence pour accepter de s’abstraire, ne serait-ce qu’un instant, de leur inertie. Ils continueront de tout aplanir, de tout dévitaliser, de tout avilir. Jusqu’à ce qu’ils se fassent achever par des adversaires plus coriaces.

À qui ont été accordées les plus récentes chroniques, au Québec ? À qui a-t-on fait de l’espace ? Le Devoir : Lise Payette (Lise Payette !), Denise Bombardier. La Presse : Dany Laferrière, Rima Elkouri. Journal de Montréal : Jacques Lanctôt.

Des dinosaures, des carriéristes, des communistes finis. Des plumes mortes. Il est inutile de gémir sur cette monotonie. Il vaut mieux se servir d’eux comme d’un matériau parodique et créer nos propres médias. Mettre en scène le Système. L’englober. L’avaler sur le long terme.

Je reparlerai de l’impact de la révolution numérique sur le pouvoir de légitimité symbolique dans un prochain billet, que je consacrerai au dernier numéro de la revue Argument, dont je viens de terminer la lecture.

En ligne soit aujourd’hui, soit demain.

Tiré d’Une double famille, ce passage incarne à merveille la théologie balzacienne, qui est une répudiation systématique de toute bigoterie, en même temps que le rempart le plus sûr contre le jansénisme et ses substituts (en particulier la tartufferie progressiste, aujourd’hui proliférante).

Une double famille est l’histoire d’un jeune homme brillant, le comte de Grandville, qu’un ménage trop austère avec une femme sacrifiant sa beauté à la bigoterie pousse à mener une double vie. Le passage suivant - un peu long, j’en conviens, mais pertinent du début à la fin - raconte les effets de la révélation de cette double vie sur la comtesse. Les explications entre les deux époux illustrent magnifiquement la confusion entre l’esprit et la lettre de la religion ; entre la gaieté des hommes libres, qui ne sont ni bigots ni anticléricaux, et l’austérité mortifère des coeurs qui ne savent exprimer leur foi que par les sévices et les souffrances. Quelle est la vraie noblesse de coeur ? Où est le salut ? Comment vivre ?

D’un côté, il y a le croyant léger, homme du monde indulgent pour les passions humaines, et de l’autre, la fanatique mystique qui met plus d’amour dans les reliques que dans la réalité charnelle de l’existence. Pourtant les deux sont catholiques.

Voyons maintenant ce qu’en dit Balzac :

Le magistrat saisit sa femme mourante, la porta jusqu’à sa voiture, et y monta près d’elle.

– Qui donc a pu vous amener à désirer ma mort, à me fuir, demanda la comtesse d’une voix faible en contemplant son mari avec autant d’indignation que de douleur. N’étais-je pas jeune, vous m’avez trouvée belle, qu’avez-vous à me reprocher ? Vous ai-je trompé, n’ai-je pas été une épouse vertueuse et sage ? Mon coeur n’a conservé que votre image, mes oreilles n’ont entendu que votre voix. A quel devoir ai-je manqué, que vous ai-je refusé ?

– Le bonheur, répondit le comte d’une voix ferme. Vous le savez, madame, il est deux manières de servir Dieu. Certains chrétiens s’imaginent qu’en entrant à des heures fixes dans une église pour y dire des Pater noster, en y entendant régulièrement la messe et s’abstenant de tout péché, ils gagneront le ciel ; ceux-là, madame, vont en enfer, ils n’ont point aimé Dieu pour lui-même, ils ne l’ont point adoré comme il veut l’être, ils ne lui ont fait aucun sacrifice. Quoique doux en apparence, ils sont durs à leur prochain ; ils voient la règle, la lettre, et non l’esprit. Voilà comme vous en avez agi avec votre époux terrestre. Vous avez sacrifié mon bonheur à votre salut, vous étiez en prières quand j’arrivais à vous le coeur joyeux, vous pleuriez quand vous deviez égayer mes travaux, vous n’avez su satisfaire à aucune exigence de mes plaisirs.

– Et s’ils étaient criminels, s’écria la comtesse avec feu, fallait-il donc perdre mon âme pour vous plaire ?

– C’eût été un sacrifice qu’une autre plus aimante a eu le courage de me faire, dit froidement Granville.

– Ô mon Dieu, s’écria-t-elle en pleurant, tu l’entends ! Etait-il digne des prières et des austérités au milieu desquelles je me suis consumée pour racheter ses fautes et les miennes ? À quoi sert la vertu ?

– À gagner le ciel, ma chère. On ne peut être à la fois l’épouse d’un homme et celle de Jésus-Christ, il y aurait bigamie : il faut savoir opter entre un mari et un couvent. Vous avez dépouillé votre âme au profit de l’avenir, de tout l’amour, de tout le dévouement que Dieu vous ordonnait d’avoir pour moi, et vous n’avez gardé au monde que des sentiments de haine

– Ne vous ai-je donc point aimé, demanda-t-elle.

– Non, madame.

– Qu’est-ce donc que l’amour, demanda involontairement la comtesse.

– L’amour, ma chère, répondit Granville avec une sorte de surprise ironique, vous n’êtes pas en état de le comprendre. Le ciel froid de la Normandie ne peut pas être celui de l’Espagne. Sans doute la question des climats est le secret de notre malheur. Se plier à nos caprices, les deviner, trouver des plaisirs dans une douleur, nous sacrifier l’opinion du monde, l’amour-propre, la religion même, et ne regarder ces offrandes que comme des grains d’encens brûlés en l’honneur de l’idole, voilà l’amour…

– L’amour des filles de l’opéra, dit la comtesse avec horreur. De tels feux doivent être peu durables, et ne vous laisser bientôt que des cendres ou des charbons, des regrets ou du désespoir. Une épouse, monsieur, doit vous offrir, à mon sens, une amitié vraie, une chaleur égale, et…

– Vous parlez de chaleur comme les nègres parlent de la glace, répondit le comte avec un sourire sardonique. Songez que la plus humble de toutes les pâquerettes est plus séduisante que la plus orgueilleuse et la plus brillante des épines-roses qui nous attirent au printemps par leurs pénétrants parfums et leurs vives couleurs. D’ailleurs, ajouta-t-il, je vous rends justice. Vous vous êtes si bien tenue dans la ligne du devoir apparent prescrit par la loi, que, pour vous démontrer en quoi vous avez failli à mon égard, il faudrait entrer dans certains détails que votre dignité ne saurait supporter, et vous instruire de choses qui vous sembleraient le renversement de toute morale.

– Vous osez parler de morale en sortant de la maison où vous allez dissipé la fortune de vos enfants, dans un lieu de débauche, s’écria la comtesse que les réticences de son mari rendirent furieuse.

– Madame, je vous arrête là, dit le comte avec sang-froid en interrompant sa femme. Si mademoiselle de Bellefeuille est riche, elle ne l’est aux dépens de personne. Mon oncle était maître de sa fortune, il avait plusieurs héritiers ; de son vivant et par pure amitié pour celle qu’il considérait comme une nièce, il lui a donné sa terre de Bellefeuille. Quant au reste, je le tiens de ses libéralités…

– Cette conduite est digne d’un jacobin, s’écria la pieuse Angélique.

– Madame, vous oubliez que votre père fut un de ces jacobins que vous, femme, condamnez avec si peu de charité, dit sévèrement le comte. Le citoyen Bontems a signé des arrêts de mort dans le temps où mon oncle n’a rendu que des services à la France.

Madame de Granville se tut. Mais, après un moment de silence, le souvenir de ce qu’elle venait de voir réveillant dans son âme une jalousie que rien ne saurait éteindre dans le coeur d’une femme, elle dit à voix basse et comme si elle se parlait à elle-même : — Peut-on perdre ainsi son âme et celle des autres !

– Eh ! madame, reprit le comte fatigué de cette conversation, peut-être est-ce vous qui répondrez un jour de tout ceci. Cette parole fit trembler la comtesse. Vous serez sans doute excusée aux yeux du juge indulgent qui appréciera nos fautes, dit-il, par la bonne foi avec laquelle vous avez accompli mon malheur. Je ne vous hais point, je hais les gens qui ont faussé votre coeur et votre raison. Vous avez prié pour moi, comme mademoiselle de Bellefeuille m’a donné son coeur et m’a comblé d’amour. Vous deviez être tour à tour et ma maîtresse et la sainte priant au pied des autels. Rendez-moi cette justice d’avouer que je ne suis ni pervers ni débauché. Mes moeurs sont pures. Hélas ! au bout de sept années de douleur, le besoin d’être heureux m’a, par une pente insensible, conduit à aimer une autre femme que vous, à me créer une autre famille que la mienne. Ne croyez pas d’ailleurs que je sois le seul : il existe dans cette ville des milliers de maris amenés tous par des causes diverses à cette double existence.

– Grand Dieu ! s’écria la comtesse, combien ma croix est devenue lourde à porter. Si l’époux que tu m’as imposé dans ta colère ne peut trouver ici-bas de félicité que par ma mort, rappelle-moi dans ton sein.

– Si vous aviez eu toujours de si admirables sentiments et ce dévouement, nous serions encore heureux, dit froidement le comte.

– Eh bien ! reprit Angélique en versant un torrent de larmes, pardonnez-moi si j’ai pu commettre des fautes ! oui, monsieur, je suis prête à vous obéir en tout, certaine que vous ne désirerez rien que de juste et de naturel : je serai désormais tout ce que vous voudrez que soit une épouse.

– Madame, si votre intention est de me faire dire que je ne vous aime plus, j’aurai l’affreux courage de vous éclairer. Puis-je commander à mon coeur, puis-je effacer en un instant les souvenirs de quinze années de douleur ? Je n’aime plus. Ces paroles enferment un mystère tout aussi profond que celui contenu dans le mot j’aime. L’estime, la considération, les égards s’obtiennent, disparaissent, reviennent ; mais quant à l’amour, je me prêcherais mille ans que je ne le ferais pas renaître, surtout pour une femme qui s’est vieillie à plaisir.

– Ah ! monsieur le comte, je désire bien sincèrement que ces paroles ne vous soient pas prononcées un jour par celle que vous aimez, avec le ton et l’accent que vous y mettez…

Voulez-vous porter ce soir une robe à la grecque et venir à l’Opéra ?

Le frisson que cette demande causa soudain à la comtesse fut une muette réponse.

 

Vous pouvez télécharger intégralement cette nouvelle de Balzac sur un site extraordinaire qui lui est consacré, et où l’on retrouve toute la Comédie humaine : http://www.v1.paris.fr/musees/balzac/furne/presentation.htm.

Balzac

Je ne me lasse jamais de lire Balzac. C’est le plus français de tous les écrivains, et le plus catholique : partout dans son oeuvre affleurent les maximes sur l’Église ou sur la Bible, en contrepoint des tourments romanesques de ses personnages. Balzac savait que la religion catholique était la plus romanesque des religions, la plus séduisante parce que la plus ironique, la plus voluptueuse parce que la plus cruelle pour l’ego humain.

La Comédie humaine que je vous décris aurait-elle été possible s’il n’y avait pas eu Chute ? semble nous demander à tout moment Balzac. Bien sûr, cette belle légèreté dans l’interprétation théologique est devenue inintelligible pour les esprits modernes, eux qui sont si lourds. Ces imbéciles - surtout s’ils sont québécois - croient que la religion catholique se résumait à ce qu’ils appellent par dérision “le p’tit Jésus” (à l’opposé du Christ tragique et sexué), la reproduction imposée et la piété paroissiale. Or, que leur “p’tit Jésus” et la piété paroissiale aient été le produit d’une culture infantile, la leur ; et que la reproduction imposée ait été le fait d’un nationalisme en soutane plus que de l’Église elle-même, ne semble pas ébranler un seul instant leurs certitudes théophobes de quelque manière que ce soit, et ne semble pas près de le faire. Mais passons.

Lisons plutôt Balzac. Tiré d’Une fille d’Ève, un passage admirable sur la Genèse et le désir féminin :

Vandenesse n’était pas femme, et les femmes seules connaissent l’art de varier la félicité : de là procèdent leur coquetterie, leur refus, leurs craintes, leurs querelles, et les savantes, les spirituelles niaiseries par lesquelles elles mettent le lendemain en question ce qui n’offrait aucune difficulté la veille. Les hommes peuvent fatiguer de leur constance, les femmes jamais. Vandenesse était une nature trop complètement bonne pour tourmenter par parti pris une femme aimée, il la jeta dans l’infini le plus bleu, le moins nuageux de l’amour. Le problème de la béatitude éternelle est un de ceux dont la solution n’est connue que de Dieu dans l’autre vie. Ici-bas, des poètes sublimes ont éternellement ennuyé leurs lecteurs en abordant la peinture du paradis. L’écueil de Dante fut aussi l’écueil de Vandenesse : honneur au courage malheureux ! Sa femme finit par trouver quelque monotonie dans un Éden si bien arrangé, le parfait bonheur que la première femme éprouva dans le Paradis terrestre lui donna les nausées que donne à la longue l’emploi des choses douces, et fit souhaiter à la comtesse, comme à Rivarol lisant Florian, de rencontrer quelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a semblé le sens du serpent emblématique auquel Ève s’adressa probablement par ennui. Cette morale paraîtra peut-être hasardée aux yeux des protestants qui prennent la Genèse plus au sérieux que ne la prennent les Juifs eux-mêmes. Mais la situation de Mme de Vandenesse peut s’expliquer sans figures bibliques : elle se sentait dans l’âme une forme immense sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans soins ni inquiétudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se produisait tous les matins avec le même bleu, le même sourire, la même parole charmante. Ce lac pur n’était ridé par aucun souffle, pas même par le zéphir : elle aurait voulu voir onduler cette glace. Son désir comportait je ne sais quoi d’enfantin qui devrait la faire excuser ; mais la société n’est pas plus indulgente que ne le fut le dieu de la Genèse.

Le “serpent auquel Ève s’adressa probablement par ennui”. Quelle image ! Quelle force ! Et comme Balzac dit juste sur la femme !

Impudeur

Quel roman! Quelle finesse! Quelle intelligence! Quelle heureuse surprise que L’Impudeur d’Alain Roy! Et comme la semi-indifférence salope dans laquelle ce roman fabuleux a été accueilli en dit long à la fois sur notre époque et notre élite!

Alain Roy est un écrivain très étrange, peut-être même un excentrique refoulé : il a écrit un roman qui parle de la réalité. Drôle d’idée n’est-ce pas. Parler de la réalité après tout, c’est un mythe pour naïfs. Les “non-dupes” en avaient fini il y a bien longtemps avec la réalité. Congédiés les corps et les hommes, congédiée la chair et son relief tour à tour rosé et bleuté, volupté et souffrance. Que du style désormais, ce qui correspond bien entendu à un stylisme de pacotille, depuis que tout le monde a cru pouvoir comprendre de Céline dans Le style contre les idées que les choses seraient aussi simples. La rébellion est dans le sac, qu’on n’en parle plus, et que la réalité reste enfouie quelque part bien au fond! Écrasée, torpillée, humiliée sous les bibelots du dadaïsme pompier et du durassisme à monture noire…

Eh bien non! Voici un romancier qui remet les pendules à l’heure, voici un écrivain surprenant qui nous révèle l’aiguille de minuit sous celle de midi. Voici un roman, c’est-à-dire un délicieux jeu d’ombre qui se déroule en marge de l’assommante positivité de nos contemporains, et à travers lequel se perpètre le meurtre tranquille des vanités. Tout cela dans le doux écoulement des jours subventionnés, entre les quatre murs plâtrés d’un quelconque enclos universitaire de Montréal, et au milieu de la petite faune (jamais ce terme n’aura été aussi approprié) du grand ratage intellectuel québécois.

Alain Roy a un joli terme pour qualifier la “folie académique” de l’élite québécoise : la dementia prudentia. Quelle formule! La justesse qui émane de ces syllabes latines, mes amis! Oh la la! Alain Roy s’est-il résigné à ne plus recevoir d’invitations pour des 5 à 7 dans l’une ou l’autre de ces “librairies-bistros” pseudo-françaises où l’on souffre silencieusement de la faim jusqu’à neuf heures, par simple souci de ne pas manger à six heures, comme tous les Québécois? Eh bien soit! Le prix du style, le prix à payer pour faire une oeuvre, nous dit Alain Roy entre les lignes de son merveilleux roman, réside dans la dérogation souveraine à toute dementia prudentia. Et de fait cette leçon magnifique innerve chacune des pages de L’Impudeur.

Pour une fois, voici un écrivain québécois qui ne verse pas dans la sacralisation de la femme, ni dans l’éloge du marasme sentimental, et qui, dégagé de l’authenticité factice du “je” (”première personne de l’aveuglement“), entreprend de voir les choses telles qu’elles sont. Certains esprits superficiels n’ont vu dans L’Impudeur qu’un “roman à thèse” qui s’opposerait sur un plan intellectuel aux postures “médiatiques et littéraires” de Nelly Arcan. Ça me semble court, très très court. Pour ne pas dire idiot. Et plutôt pratique pour ne pas lire ce qu’il y avait réellement à lire dans cette oeuvre d’Alain Roy.

Alain Roy n’a évidemment pas écrit un “roman à thèse”, pas plus qu’il n’a défendu “d’idée” : il a seulement écrit - et la chose semble inconcevable à nos pauvres ploucs de la dementia prudentia - un roman imprégné d’une pensée. Eh oui. Un roman. Avec. Une. Pensée. Je sais que ça peut sonner bizarre pour nos Québécois romantiques, eux qui ont toujours cru que le roman ne pouvait s’apparier qu’aux sentiments, excluant par le fait même toute forme de pensée séparatrice.

Un roman recelant une pensée, c’est un roman où l’on peut écrire à sa guise à l’imparfait du subjonctif, dissertant ici et là sur la société et les moeurs, entre deux paragraphes où le dérisoire pathétique de l’époque se voit mis en scène, tantôt dans une conversation virtuelle, tantôt dans la “grimace d’actrice porno” d’une jeune étudiante de vingt ans.

Il faut lire ce passage où Xavier, chargé de cours dans une université, voit sa jeune étudiante de vingt ans, “lectrice du marquis de Sade“, tenter de le “séduire” à la façon modernitaire. Devant le refus bafouilleur du jeune homme, qui souffre d’avoir une éducation, c’est-à-dire d’avoir un certain sens des responsabilités et de la distance symbolique, la jeune fille se transforme en sorcière grotesque, exactement comme le ferait une enfant face au refus d’un adulte.

Le visage de l’étudiante se durcit. Elle dévisageait Xavier de ses petits yeux durs et ronds comme des billes. S’il pensait pouvoir jouer les prudes avec elle, eh bien non, ça ne se passerait pas comme ça! Elle enfonça le visage de Xavier dans sa poitrine et se mit à rebondir sur lui en faisant des grimaces d’actrices porno.

Même brutalité splendide dans la description de Vanessa enceinte, perdue dans la jungle féérique de sa célébrité soudaine à Paris :

Elle allait être mère, mais elle avait été elle-même aussi un petit bébé, comme celui qu’elle portait dans le creux de son ventre, un bébé qui avait tété le sein de sa maman, comme celui téterait bientôt le sien! Elle revit le petit éléphant rose en peluche qui avait été le fidèle compagnon de ces années. Par un troublant effet d’osmose, elle devinait le moindre geste, le moindre mouvement, le moindre tressaillement du petit être qu’elle avait été et qu’elle portait maintenant en elle, avec qui elle ne faisait plus qu’un. En ces solennels moments de communion, il lui semblait qu’elle pénétrait enfin dans le sanctuaire de la Vie, dans ce lieu sacré où la Vie est plus large et plus pleine parce qu’elle traverse toutes les frontières que dressent nos esprits cartésiens entre les corps et les êtres. Vanessa était le véhicule de la Vie ; le souffle de la Vie passait à travers elle et le bébé qui se nourrissait d’elle, de sa substance, de tout ce qu’elle-même mangeait et buvait afin de combler son douloureux appétit de vivre. L’avidité de l’enfant devenait la sienne ; et Vanessa, dans une sorte de violent emportement, remuait les lèvres comme le font par instinct tous les petits mammifères.

Aïe, aïe, aïe. Combien de chefs d’inculpation dans ces lignes pour irrespect de la religion maternelle? Pour “propagande haineuse”, comme diraient nos féministes d’État, lesquelles intriguent en ce moment même pour criminaliser à l’avenir ce genre de propos?

Il n’est pas très citoyen, Alain Roy. Les personnages auxquels va toute sympathie - on le sent bien dans le propos et dans le ton - tardent à s’engager dans la voie de l’avenir meilleur. Ils traînent la patte, se font prier, prennent des Xanax et assistent impuissants à la régression définitive de l’espèce. Roy voit bien que des femmes à poil s’affichent partout sur les panneaux publicitaires et dans la rue, dans des tenues primitives, si bien qu’on ne distingue plus trop chez certaines ce qui relève du sous-vêtement et du vêtement. Mais là où une féministe, ou je ne sais quel citoyen verrait une exploitation, ainsi qu’une victime sous le joug d’une force supérieure, Roy voit une matière à interrogation. Il ne s’indigne pas, il s’interroge ; il ne se laisse pas aveugler par les sentiments, il pense.

La dénonciation de la femme-objet est bien connue, mais l’éprouvant supplice de Tantale que l’on impose aujourd’hui aux hommes mériterait qu’on s’y attarde“, écrit-il. Eh voilà. Surtout ces jours-ci alors que l’État, à travers son monstrueux, son indigne et son bouffon ministère de la Culture et de la Condition féminine, a rendu public un “plan d’action contre les agressions sexuelles”, grâce auquel il est désormais possible pour une femme de se dire sexuellement agressée sans avoir été touchée… Le glissement de sens ainsi opéré par “cette époque sans morale et moralisatrice” (dixit Alain Roy) transforme “l’agression sexuelle” en “agression à caractère sexuel”, et déplace l’entreprise puritaine de rééducation progressiste sur le plan du langage. (Veuillez noter que je reparlerai plus en détails de ce nouveau - et si aimable - “plan d’action” techno-progressiste dans un prochain billet.)

L’époque a quand même réussi quelque chose d’exceptionnel : la propagande féministe, combinée à l’essor prodigieux de l’intimidation judiciaire et égalitaire, a réussi à créer une société libertaire paradoxalement carcérale où les femmes peuvent se promener dévêtues dans la rue sans se faire le moins du monde importuner par les hommes - tous neutralisés par la loi égalitaire du respect “sans contact”. Évidemment, tout le monde dit trouver cela normal. Le travail de l’écrivain, au contraire, est de montrer que quelque chose ne va pas, et que la vraie persécution n’est pas dirigée contre la cible que nous indique le consensus de la communauté - en l’occurence, la femme-objet. Le roman est une démystification qui révèle la bestialité derrière l’angélisme des fausses victimes, et en même temps la bestialité qui se trame dans la jouissance qu’éprouve la communauté à s’illusionner sur l’objet de sa persécution.

Surplombant le théâtre des basses passions, Alain Roy, c’est le moins qu’on puisse dire, ne se fait pas d’illusion sur la capacité des êtres à aimer. Sur la femme, il écrit :

Rien n’est plus émouvant que la vulnérabilité soudaine qui afflige la femme, au milieu de sa vie, lorsqu’elle subit l’étiolement injuste de ses charmes ; c’est là le caractère si envoûtant de la « seconde beauté », dont tout le prix tient à sa précarité, de même que le soleil couchant est infiniment plus beau que les assommants rayons de midi. C’est à cet âge que la femme peut aimer vraiment, quand son désir de l’homme commence par être habité par le désespoir ; et pour l’homme, c’est alors une douce revanche, après toutes les vexations que lui ont causées dans sa jeunesse les jolies jeunes femmes qui sont des monstres d’égoïsme et de vanité.

Brider la niaiserie et la vanité des jolies jeunes femmes a de tout temps été un problème difficile. Quand les médiations institutionnelles tenaient toujours debout, et qu’il était encore envisageable de canaliser par ce biais les pulsions les plus destructrices en marge de la réalité, contenir la stupidité et l’arrogance des jolies jeunes filles était certes pénible, mais tout à fait possible en pratique. Ces cocottes pouvaient même dans certains cas devenir des femmes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Notre époque signe le triomphe - en même temps que la chute burlesque - de la petite reine, ce personnage à lulus avide de reconnaissance, de gloriole et de paternité de substitution.

D’un de ses personnages les plus cyniques, l’éditeur parisien Stéphane Brouffe, Roy écrit :

Depuis son second divorce, il avait eu quelques maîtresses dont il s’était lassé rapidement. Cela lui avait donné le loisir d’étudier le vice commun à ces drôlesses souhaitant se faire entretenir par des hommes comme lui, qui auraient pu être leurs papas, plutôt que de sortir avec des garçons de leur âge. C’était le vice de la paresse.

Et Roy de poursuivre, un couteau entre les dents :

Incapables de quoi que ce fût d’autre que d’essayer des vêtements dans des boutiques, de parler au téléphone sur les terrasses des cafés ou de sortir dans des soirées rave, ces paresseuses n’avaient que mépris pour le travail, cette chose vaine et harassante qui ne convenait pas à leur tempérament. Aussi trouvaient-elles parfaitement naturel de se la couler douce grâce au labeur de ces hommes défraîchis, pas encore vieillards mais pas loin, à qui elles faisaient don de leur jeunesse et de leur beauté. Quel intérêt auraient-elles à partir de zéro (avec un jeune homme sans le sou) quand elles pouvaient jouir tout de suite de ce qu’elles n’auraient pu obtenir qu’au bout de trente années de pénibles efforts?

Le vice de la paresse! Comme il est partout dans L’Impudeur! Chez chacun des personnages! Et pas seulement chez les midinettes! Tous ploient le dos, semble-t-il, sous l’influence d’une torpeur inexplicable et toxique. Engourdis par la paralysie sociétale! Par le ronron routinier de la rhétorique gauchisante et gender friendly! Piqués de temps à autre, bien sûr, notamment par les commentaires sarcastiques d’un arriviste anarchisant spécialiste de Bakounine, de Bataille et de demandes de subvention. Et voici que s’échangent des coups de poing grotesques, avec cette incompétence manifeste des intellectuels pour la bagarre… Embarras devant le secrétariat, fuite rapide sous le regard semi-paternel du directeur de département… Et puis, hop! l’action repart dans un autre sens, ou laisse la place à une réflexion sur la méconnaissance amoureuse… L’Impudeur est ainsi : un roman de moeurs avec ce sens si feuilletonesque, en cascades, de l’action romanesque, tel qu’on peut le goûter dans les dernières oeuvres d’un Balzac (La cousine Bette, Le cousin Pons).

En dépit de la variété des angles sous lequel on peut lire cette oeuvre, il me semble que L’Impudeur est également la répudiation d’une paternité symbolique déficiente, et l’imposition corollaire, par le coup de force de la réussite esthétique, d’une toute nouvelle paternité qui ne doit rien d’autre qu’à la littérature. Antoine le reconnaît lui-même : ce monde-ci, qui nous a été légué, est un monde invivable ou en voie de l’être. C’est par ce recul, par cette mise à distance que d’aucuns qualifieront de désespérée (et qui pourtant est condition même de l’espérance) que le roman prend véritablement forme, sous l’égide d’une autorité qui n’a plus rien à voir avec la fausse autorité des éternels fils mis en scène dans le roman - tel un George Marguerite, archétype du professeur soixante-huitard.

Comme dans tout vrai roman, il n’y a pas de “modèles à suivre” dans L’Impudeur. La Comédie racontée figure l’autonomie, et en même temps la solitude absolue de ce monde-ci, qui est un monde que rien ne pourrait sauver. Un monde déserté par l’art et la beauté, et où la seule règle inspirant les hommes se réduit à la maxime scientifique : “rien ne se perd, rien se crée”. Autrement dit, un monde où tout le monde croit retirer de son illusion de jouissance un supplément de distinction ontologique, alors qu’en réalité il n’y a de part et d’autre que du vide et de l’aveuglement. Or, ce monde c’est le nôtre, nous rappelle Alain Roy.

Dans un pareil contexte, où les faux maîtres ont achevé de détruire le monde et d’humilier les lois naturelles de l’intelligence humaine, que faire d’autre sinon que de goûter, pour une fois, à la volupté de se dissocier d’eux et à la liberté de les confronter? Ainsi Antoine ira au micro lors d’un colloque sur l’art contemporain, pour démontrer l’absurdité de la théorie d’un obscur intellectuel de l’Université de Glasgow, qui prétendait que l’art n’avait pas à “produire d’effets esthétiques”, c’est-à-dire de la beauté. Comme nous le savons tous désormais, n’est-ce pas, la beauté est une construction, un préjugé de l’ère classique… La beauté est une fabulation réactionnaire… “Ils étaient tous habillés en noir“, commente Antoine, qui sera forcé de quitter le colloque après qu’il eut échoué à raisonner la foule des bigots post-modernes. “Ils étaient tous sérieux comme des papes“, continue-t-il, comme pour se convaincre à haute voix qu’il n’a pas halluciné, qu’il était bel et bien devant des nouveaux curés, mais des curés qui n’auraient même pas cette fois l’excuse de l’élection spirituelle… La seule vocation des nouveaux curés progressistes en effet, c’est la mort… Le culte immodéré de la mise en terre de toutes les figures humiliantes et inégalitaires de l’Histoire… L’exécution finale de l’Occident, tel que le monde libre a pu le connaître avant nous… Le début d’un temps nouveau… Un temps nouveau où plus personne ne rit et où les jeunes hommes et les jeunes femmes ont toutes les difficultés du monde, apparemment, à se rencontrer et à se toucher.

Plus profondément, Alain Roy dévoile un drame de grand échelle, celui de la jeunesse qui se retrouve sous la responsabilité d’institutions qui n’en sont pas. Voir à cet effet le passage touchant où une “jeune femme plutôt jolie au regard triste“, qui travaille comme hôtesse dans le colloque sur l’art contemporain, sort de son ennui à la suite de l’intervention d’Antoine, allant ensuite le retrouver pour lui dire combien elle était d’accord avec lui mais qu’elle n’avait jamais osé avancer ce genre d’opinion en public. Alain Roy ne nous le dit pas explicitement, mais cette difficulté pour la jeunesse de s’extirper du nouveau totalitarisme anti-normatif explique pour beaucoup la misère sexuelle ambiante, et les invraisemblables obstacles - matériels et psychiques - que les jeunes gens d’aujourd’hui ne cessent de poser entre eux à mesure qu’on tente de leur graver dans la cervelle “qu’il n’y a plus d’interdit”. Plus tout le monde se dénude, plus les coeurs se ferment. N’étant plus le relais d’aucun volupté, les coeurs ne s’échauffent plus : ils pompent le sang, un point c’est tout. Et comme tous les tuyaux où il n’est question que de plomberie, ils finissent par rouiller.

On ne peut pas demander aux jeunes d’affirmer leur hypothétique “souveraineté” à un âge pareil. Une fois à l’université, ils font confiance à l’institution et ils prennent le moule qu’on leur donne ; que voulez-vous qu’ils fassent d’autre? La liberté critique, le rire oblique de l’ironie, le style tranchant ne concernent qu’une infime minorité d’esprits. La majorité des jeunes demandent autre chose à l’institution : un savoir vivre qui fera d’eux, une fois lancés dans la jungle de la réalité, des adultes forts qui ne seront pas complètement démunis face à l’adversité. Un savoir vivre, à tout le moins, qui leur permettra de sauver leur dignité, d’échapper à l’avilissement, de mener sans tambour ni trompette l’existence la meilleure possible : la plus douce, la plus profonde, la plus sensée. C’est exactement l’inverse qui se produit. Le “moule” proposé à ces jeunes, - car bien qu’il s’agisse de subversion déconstructionniste, ce n’est encore qu’un moule parmi d’autres - est un moule qui leur enseigne à vivre l’existence la plus chaotique, la plus vide et la plus insensée possible.

Je me souviens d’une “conférence” chez Olivieri où un ami, qui venait de quitter l’université, s’était aventuré - à l’instar d’Antoine au colloque d’art contemporain - à critiquer Spirale, une revue fréquentée par les bigots post-modernes. Aux panélistes, il disait ne pas comprendre où voulaient en venir les collaborateurs de cette revue ; et que chaque fois qu’il lisait un de leurs textes, il était irrémédiablement déçu par la confusion délibérée qui y était entretenue. Son intervention avait provoqué un léger malaise au sein de l’auditoire, lequel fut vite combattu par les antidotes habituels. Le plus intéressant cependant était cette jeune fille et ce jeune homme derrière nous, qui avaient ensuite touché timidement l’épaule de mon ami pour lui dire combien ils étaient d’accord avec lui. Je connaissais bien ces deux jeunes gens. Je les avais fréquentés lors de mon cours de maîtrise, et tous les deux travaillaient sur des sujets de “déconstruction”, dans le langage hermétique qu’ils venaient pourtant de renier en secret lors de cette conférence.

Une voix libre s’était élevée pour dénoncer l’imposture, et les jeunes gens avaient répondu à l’appel, soulagés. Mais pour une voix libre, combien d’injonctions? De contrats de recherche échappés? De subventions mirobolantes? De chantage mondain? Ce n’est pas tout d’être libre, il faut encore vivre. Le système est tel aujourd’hui qu’il est extrêmement coûteux de s’y opposer. Donnez-moi seulement le dixième de tout le fric que peuvent recueillir de l’État tous les apparatchiks subversifs de salon, et d’ici six mois à un an vous allez vous surprendre de la soudaine popularité de la critique conservatrice chez les jeunes… Tout à coup les étudiants vont faire des thèses sur ce sujet, tourner le dos à leur ancien fétiche… Après Lacan et Derrida, ils vont se passionner pour Raymond Aron…

Notre époque, qui sacralise effrontément la jeunesse, a tout simplement oublié que la jeunesse ne demandait rien de plus que d’être orientée, dirigée et formée. Des limites, de l’autorité, de la culpabilité, ELLE EN BAVE. Elle jouirait de voir rétablie du jour au lendemain la distance entre le maître et l’étudiant, entre les aînés et les jeunes, entre les homos et les hétéros. La jeunesse s’autodétruit parce qu’elle se désespère de ne plus pouvoir sortir de la prison de l’indifférenciation où elle est maintenue par des aînés qui n’en sont pas, à la tête d’institutions qui n’en sont pas, dans une réalité qui n’en est plus une.

Comme pour transposer ce drame dans la sphère privée et sexuelle, Alain Roy a composé une fin magnifiquement cruelle et poignante. Il a imaginé un théâtre de la destruction unique, où le dénommée Vanessa du Bois (qui s’appelle en réalité Vanessa Lirette…) termine son parcours de romancière exhibitionniste dans une chambre d’hôtel à Paris, partagée entre ses petits amis pédés et mondains d’un côté, et nul autre que George Marguerite de l’autre. Débarqué en catastrophe de Montréal pour lui déclarer un “amour pur”, George Marguerite, qui sent la fin approcher, est bien décidé à racheter son ancienne vie, faite de conquêtes viles et faciles auprès d’étudiantes sans relief. Il arrivera dans la chambre de Vanessa, au moment même où celle-ci, étendue sur son lit, est en train de cuver dans un désespoir complet son échec amoureux et existentiel.

Quand il pénétra dans la chambre du Ritz, Vanessa était assise dans son lit, la tête penchée de côté, les deux mains délicatement posées sur la petite bosse de son ventre. Plongée dans un état de rêverie, elle n’avait pas remarqué son entrée. Marguerite s’avança en silence, le souffle court, la bouche entrouverte. Il était dévasté. Jamais il n’avait rien vu d’aussi beau. Ce tableau de la jeune femme enceinte rêvassant surpassait toutes les Madones de Raphäel. Il tomba à genoux au pied du lit.

Ici Alain Roy touche au sublime. Quelle claque! Quelle violence lancée contre l’illusion romantique! Quelle victoire suprême de l’art! Quel triomphe de la lucidité, de la séparation, de la souveraineté romanesques! Alain Roy avec ce George Marguerite dérisoire, qui s’autoflagelle, enseignant déchu, aux pieds du lit d’une catin, fait écho à l’humiliation du Swann de Proust devant Odette… L’esthète leurré par sa compétence théorique, l’esthète trompé par sa fausse expérience, par la croyance renouvelée en la fusion avec la femme fantasmée : c’est une véritable mine d’or pour le romancier qui sait y faire… L’artiste raté soudain démasqué par l’artiste véritable…

L’Impudeur d’Alain Roy est une oeuvre exceptionnelle.

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