Dans l’article, la cofondatrice d’Olika, Marie Tomicic, explique que l’idée est de “briser les rôles traditionnels et offrir aux enfants des modèles plus larges“. Et le journaliste de préciser : “Les deux éditeurs ont jusqu’à présent publié une dizaine de titres, dont un livre contant l’histoire d’un garçon aux sandales roses et celle d’une fille aimant faire des bruits de pets avec ses dessous de bras, qui a deux papas.“
On dit également que Vilda, la seconde maison d’édition, “a introduit le «label câlin», garantie que ses livres respectent les valeurs telles que la démocratie, l’égalité et la diversité.” Voilà le genre de littérature qui aurait beaucoup plus à Bouchard-Taylor (même s’ils ne l’avoueront jamais), à la Ligue des Noirs, à l’INM et au Congrès islamique. “La philosophie des éditeurs n’est pas surprenante en Suède, pays très en avance en matière d’égalité des sexes et de respect des droits des minorités.” Très en avance ? Le progressisme pose toujours que le progrès est bon en soi, et qu’il n’est pas possible de progresser dans la folie. Chez les techno-progressistes, on ne progresse toujours que dans un sens : celui de l’avenir radieux.
Dans L’État québécois et le carnaval de la décadence, je lie l’apparition et la légitimation de la littérature jeunesse au phénomène de l’intellectualisation, conséquence prévisible de la crise de l’éducation. Quand on inculque des “compétences”, on n’éduque plus : l’apprentissage perd sa dimension humaine et existentielle. Soumis à l’appareil de propagande, l’apprentissage devient étranger à toute forme de connaissance ; il s’aligne sur les paradigmes mécanistes de l’idéologie managériale.
Le passage suivant est tiré des p. 104 à 106 :
L’intellectualisation est l’ennemie de l’intelligence, elle en est sa caricature la plus morbide, son envers le plus obscur. Elle pose que tout le monde, à tout moment de la journée, doit se rendre à un atelier, à une conférence, à un cours pour perfectionner ce qui ne peut que leur échapper dans le défilement des jours ordinaires, si désespérement ordinaires parce que dépourvus de rééducateurs et de « problématiques » à résoudre. Ou mieux encore : elle pose que toute forme d’art, de littérature, ne doit être qu’un tableau pour les rééducateurs enseignant aux masses étouffées par les préjugés. Pour bien comprendre cette inversion maléfique, qui retourne l’intelligence contre elle-même, je ne connais pas de meilleur exemple que la mystérieuse dualité qui accompagne systématiquement l’hyperrationalisme de notre néo-monde. Je veux parler bien entendu du sentimentalisme que cache l’intellectualisation, de la régression affective profonde dont il témoigne, faisant chuter l’homme dans les zones les plus primitives de l’âme. Il me paraît évident que dans un pareil contexte le destin de la littérature était de ne devenir acceptable que sous un seul angle : celui de la pédagogie, ce qui veut dire, à terme, la disparition effective du corpus classique au profit de la littérature jeunesse. Balzac ne saurait compétitionner avec l’implacable potentiel pédagogique de la littérature jeunesse. Par ailleurs, Balzac est mort, tandis que nous avons des centaines d’auteurs jeunesse à faire vivre. N’est-ce pas une raison suffisante pour s’ouvrir à cette branche injustement méconnue de la littérature qu’est la littérature jeunesse?
La littérature jeunesse est une invention de marxistes poursuivant des objectifs bien nets : cacher l’impuissance de ses commettants à écrire une œuvre véritable ; et pour cette raison précise, rééduquer dès la prime enfance les lecteurs pour les inciter à consommer dans le futur ce qui n’aurait pu être désirable selon les critères d’excellence traditionnels. Instituer la légitimité de la littérature jeunesse est une excellente façon de pallier à l’illégitimité progressive de la littérature tout court, qui à chaque autodafé automnal se défait un peu plus sous nos yeux. D’ailleurs on ne voit plus très bien ce qui distingue la littérature contemporaine de la littérature jeunesse, la première n’étant qu’une version pour adultes de la seconde, succédané sophistiqué que l’on propose aux petits bourgeois à la culture factice pour leur faire oublier que la véritable littérature est morte. Quand je vois nos « professeurs et écrivains » s’échiner sur leurs œuvres pour produire à tout prix leur échantillon du grand Texte mondialiste, j’ai envie de leur dire : à quoi bon? Vous êtes-vous regarder vivre? Comment pouvez-vous prétendre faire de la littérature alors que vous passez l’essentiel de votre temps à enseigner des théories et à inculquer des réflexes idéologiques qui ont précisément pour but d’exterminer ce qui reste de vivant et de conflictuel, donc de littéraire? Les oeuvres de nos « professeurs et écrivains » apparaissent certes, sous cet éclairage, comme une protestation touchante de leur trahison quotidienne, elles n’en demeurent pas moins tout à fait inférieures aux œuvres de littérature jeunesse, qui me semblent réfléter de manière autrement plus claire l’esprit de l’époque.
La littérature jeunesse condense, dans son style même, la corrélation relevée entre hyperrationalisme et sentimentalisme. C’est la psychologie faite littérature, ce qui n’est pas anecdotique puisqu’une grande partie des auteurs de littérature jeunesse sont en effet des psychologues officieux ou officiels, obsédés par une seule idée : endoctriner les jeunes en se faisant passer narcissiquement pour des oracles pédagogiques. Oscillation entre clichés rationalistes et abrutissement sentimentaliste, la littérature jeunesse s’inscrit à merveille dans le programme de rééducation publique de l’État québécois. Chaque année, les titres de littérature jeunesse gagnent en légitimité pédagogique et tassent un peu plus ces « textes que personne ne lit et ne veut lire », la littérature, malaise réel que ne savent absolument pas comment combattre nos élites. Comment le sauraient-elles, puisque tous leurs actes, leurs œuvres et leur discours vont dans le sens d’une signature au plus tôt de l’acte de décès de la littérature, prélude douloureux mais nécessaire avant d’accéder enfin au règne total sur les âmes sans défense? La pose indignée de nos robots progressistes devant le recul de la « culture » au profit de « l’univers marchand » est d’une hypocrisie choquante, qui ne fait que masquer, sur le mode lyrique et esthétisé, le meurtre effectif qui a lieu chaque nuit dans le secret de leurs fantasmes. L’extinction du langage, le cloisonnement définitif de l’intelligence, la soumission de l’esprit au pédagogisme progressiste que représente l’avancée complice et faussement détestée de la littérature jeunesse figurent, on ne peut plus fidèlement, les jalons de la fantasmagorie post-moderne et déconstructionniste. Le génie, la grâce, le tragique, nos « professeurs et écrivains » n’en ont rien à foutre, n’en ont jamais rien eu à foutre, ayant compris depuis longtemps qu’ils n’en étaient pas et que le mieux qu’ils pouvaient faire dans les circonstances, c’était de se venger. Et y a-t-il vengeance plus glaciale que l’intellectualisation de la littérature?







